9782130785774_v100« Moi, petite entreprise » de Sarah Abdelnour (Puf, 340 pages, 19€)

Le sujet

« Faire de la France un pays d’entrepreneur » : Hervé Novelli annonçait ainsi la couleur, en 2007, anticipant la création du statut (particulièrement marketé) d’auto-entrepreneur. En filigrane de cette proclamation, l’idéologie de l’entreprise de soi prend de plus en plus d’épaisseur, arrimant le travailleur contemporain au modèle néo-libéral et atomisant du marché de l’emploi. Déficeler la genèse médiatique et politique de ce dispositif, mieux comprendre le vécu comme les enjeux des travailleurs concernés, telle est l’ambition de Sarah Abdelnour dans le cadre de ce livre, sa thèse de sociologie en constituant le support.

À l’origine, la création du statut d’auto-entrepreneur est encensée, par les voix politico-médiatiques, à la fois comme un vecteur de diminution du chômage et d’autonomisation des travailleurs. En retraçant l’historique de l’instauration de ce statut et en analysant la manière de vivre celui-ci à travers les narrations d’auto-entrepreneurs, l’auteure rend compte non seulement des controverses qui ont eu lieu dans le champ politique mais encore des effets concrets de cette incitation entrepreneuriale chez une population fortement hétérogène, sinon majoritairement précaire. Le lecteur découvre ainsi la segmentation de deux profils d’auto-entrepreneurs, inégalement répartis : les travailleurs qui utilisent ce statut comme un complément d’activité lucrative représentent une proportion marginale ; la majorité étant caractérisée par une utilisation contrainte du statut à des fins de contournement de l’exclusion sociale dont ils font l’objet. Sarah Abdelnour met ainsi en évidence l’attente de ces populations fragilisées et précarisées, à l’égard du choix de leur statut, en termes d’émancipation sociale : devenir auto-entrepreneur semble se muer, dès lors, en facteur alternatif d’insertion et d’intégration professionnels.

Au fil de son écriture, l’auteure dénonce la participation de ce dispositif à la précarisation du marché de l’emploi, illustrant les effets du statut de l’auto-entreprise comme sur le délitement du modèle salarial classique et de son indissociable protection sociale. Malgré ce triste constat, le témoignage de cette « génération spontanée de travailleurs indépendants », recueilli dans le cadre de l’approche ethnographique de Sarah Abdelnour, révèle une attitude proactive ainsi que la persistance de valeurs positives à l’égard de l’entrepreneuriat. Cette représentation enchantée s’articule autour, d’une part du sentiment d’autonomie et de liberté, et d’autre part à l’impression fugace de pouvoir reprendre la mainmise sur un destin jusqu’alors pensé au prisme du chômage et de la stigmatisation.

C’est au détour d’une invitation à penser (ou panser ?) la situation bien souvent précaire des auto-entrepreneurs que la plume de l’auteure s’arrête. Défendant la construction historique du modèle salarial français, assurant droits et protections du travailleur, Sarah Abdelnour interpelle ainsi notre vigilance : « Le travail gagnera à être repensé avec pour horizon un modèle solidaire de protection, mais aussi un modèle social d’émancipation et de réduction générale de la place du travail au profit de toutes les activités nécessaires au bien-être individuel et collectif » (p. 318).

L’auteur

Sarah Abdelnour est maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Paris Dauphine. Elle a consacré sa thèse de doctorat au régime de l’auto-entrepreneur (EHESS).

La citation

« L’auto-entrepreneuriat participe de cette tendance bipolarisée, en abondant surtout le pôle dévalorisé du travail indépendant. Et cela d’autant plus qu’il s’agit bien souvent de démarches contraintes. (…) Les auto-entrepreneurs sont plus souvent dans des démarches de recherche de travail que de création d’entreprise » (p. 179).

> Pour en savoir plus, la fiche du livre

> A lire aussi sur le site de la Fondation Travailler autrement : Travailleurs indépendants : zoom sur les auto-entrepreneurs

Mais aussi : La Fédération des auto-entrepreneurs appelle à un « renouveau du travail indépendant »

 

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