boissonnatJean Boissonnat, décédé le 25 septembre des suites d’un accident vasculaire cérébral, à l’âge de 87 ans, a réinventé le journalisme économique : fondateur de « L’Expansion », il  a aussi écrit de nombreux ouvrages et présidé en 1995 une commission qui réfléchissait déjà au travail autrement…

Les auditeurs d’Europe 1 de l’époque s’en souviennent bien : de 1974 à 1987, puis de 1992 à 1994, Jean Boissonnat leur donnait chaque matin un rendez-vous placé sous le signe de la pédagogie et de la clarté. En quelques minutes, il décryptait et analysait avec finesse l’actualité économique.

Maintes fois imité depuis, mais jamais tout à fait égalé, il a fait partager sa vision de l’économie (sa doxa, selon ses critiques), nourrie de sa culture centriste, social-démocrate et chrétienne : cet ancien militant de la Jeunesse étudiante chrétienne était un proche de Raymond Barre, de Jacques Delors et d’Edmond Maire. En 2000, il avait présidé le jury d’admission au concours de l’ENA. « Une sorte de “revanche“ pour ce fils d’ouvrier naguère recalé par l’élitiste école », écrit Le Monde.

Il a « réinventé » le journalisme économique

Entré en 1954 à « La Croix », il en sera le chef du service économique et social jusqu’en 1967. Il crée alors, avec Jean-Louis Servan-Schreiber, « L’Expansion », un concept de magazine alors révolutionnaire puisque destiné aux cadres et qui réinventera le journalisme économique en rendant l’économie accessible (au début des années 1990, « L’Expansion » subira un choc culturel similaire avec l’arrivée de « Capital »). Rédacteur en chef (1967-1986) puis directeur des rédactions du groupe (1986-1994), Jean Boissonnat a formé et façonné une génération entière de journalistes économiques, ceux qu’on retrouve souvent à la tête des rédactions actuelles.

Auteur de plusieurs livres, il fut aussi un chroniqueur TV actif et l’un des arbitres, avec Michèle Cotta, du face-à-face de l’entre-deux-tours entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand. Après « L’Expansion », il fut membre, entre 1994 et 1997, du conseil de la politique monétaire de la Banque de France. Ennemi du déclinisme, optimiste patenté, il jugeait que « le capitalisme n’a survécu que parce qu’il est contesté. Car le capitalisme est amoral. Pas immoral, mais dépourvu de règles morales. »

Un homme de principes

Dans un très beau témoignage (« Jean Boissonnat, mon maître » ), Michel Cuperly, qu’il avait recruté et formé à « La Croix », explique ce qu’il a retenu de Boissonnat : la rigueur, la précision… et quelques principes simples. « Pour pénétrer dans le secret de la vie des entreprises, disait-il, inutile d’interroger le numéro 1, ni même le numéro 2 qui guette la place, le numéro 3 est plus libre pour parler. Quand une personnalité est invitée à la table du journal, il faut poser tout de suite la question brûlante, car au fil du repas la conversation dérive et vous échappe. »

D’un point de vue plus technique, Boissonnat affirmait que dans un article,  » il faut tout de suite rentrer dans le vif du sujet. Pour être lu, c’est la première ligne qui compte. Il faut aussi soigner la dernière, la chute. » Le journaliste Jean Boissonnat a régné sur les médias économiques français du XXè siècle, ces médias que le numérique a bien bousculés depuis. Mais sa rigueur et ses principes gardent toute leur valeur aujourd’hui.

Le travail dans 20 ans

En 1995, le Commissariat au Plan lui avait confié la présidence d’une commission chargée de réfléchir sur « Le travail et l’emploi à l’horizon 2015 ». Des travaux qu’il est évidemment intéressant de relire vingt ans après. Le rapport prévoyait notamment que l’emploi en CDI en temps complet dans un même métier pendant toute la durée de la carrière serait de plus en plus rare. Il annonçait aussi qu’il faudrait refondre le code du travail pour instituer un « contrat d’activité ». « Englobant le contrat de travail sans le faire disparaître, expliquait la commission, il vise, en s’inspirant d’expériences déjà à l’œuvre, à faciliter les projets individuels et la souplesse de l’organisation productive ».

Jean Boissonnat, qui s’était beaucoup investi dans ces travaux, affirmait à l’époque que « c’est l’incapacité collective du pays à penser et organiser autrement le travail qu’il faut mettre en cause ».

> À consulter : Le rapport « Le travail dans vingt ans »

> À lire : « Jean Boissonnat, précurseur d’une nouvelle organisation du travail en France« , (article d’Agoravox)

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