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3 questions à… Thomas Fatôme, Directeur Général de la Caisse nationale de l’assurance maladie

Thomas Fatôme est Inspecteur général des affaires sociales et Directeur Général de la Caisse nationale de l’assurance maladie. Il répond aux trois questions de la Fondation Travailler autrement sur la santé au travail et la hausse de l’absentéisme en France.

La hausse des arrêts de travail se poursuit depuis plusieurs années, mais elle ne touche pas tous les travailleurs de la même manière. Comment expliquez-vous cette progression ? Observez-vous des écarts selon l’âge, le métier ou la catégorie professionnelle ?

Tout d’abord, j’aimerais rappeler un point central : l’arrêt de travail fait partie intégrante de la stratégie thérapeutique, au même titre que le médicament et les soins. L’indemnisation de l’arrêt maladie est un droit essentiel, mis en place dès 1945, qui protège la santé et le retour à l’emploi. Pour autant, dans un contexte de fortes contraintes sur les finances publiques, la forte dynamique des indemnités journalières constitue une préoccupation majeure pour les deux branches de la sécurité sociale, l’Assurance Maladie et les risques professionnels. Au total, 17,9 milliards d’euros ont été versés par l’Assurance Maladie en 2025 au titre des indemnités journalières (hors fonction publique), soit une hausse de 45% par rapport à 2019. C’est une progression considérable !

La hausse des dépenses d’indemnités journalières entre 2019 et 2023 s’explique à 60% par des facteurs démographiques et économiques (vieillissement de la population, augmentation de l’emploi, hausse du salaire moyen et du Smic). Le reste tient à l’allongement de la durée des arrêts et à leur plus grande fréquence, avec des causes multifactorielles incluant, au-delà des conditions de travail et des facteurs de pénibilité, des déterminants économiques comme la précarité, des disparités territoriales avec des inégalités d’accès aux soins, ainsi que des profils de prescripteurs très variés, avec parfois des comportements de surprescriptions.

Environ deux tiers des indemnités journalières sont liés aux arrêts maladie et un tiers aux accidents du travail et aux maladies professionnelles (AT-MP). Les dépenses d’indemnités journalières de la branche AT-MP connaissent elles aussi une forte progression depuis la crise sanitaire. Elles ont atteint 5,4 milliards d’euros en 2025, en hausse de 10,5 % sur un an. Les secteurs les plus concernés sont notamment ceux qui cumulent un nombre important de salariés et une sinistralité élevée, comme les travaux de construction spécialisés, le commerce de détail ou encore le secteur médico-social. Enfin, si les hommes restent majoritaires parmi les bénéficiaires des indemnités journalières au titre des AT-MP, la part des femmes dans les montants versés progresse sensiblement : elle est passée de 36 % en 2015 à 43 % en 2025.

Ces chiffres soulignent la nécessité de mieux comprendre ces évolutions et appellent à la mobilisation de tous. C’est ce que l’Assurance Maladie fait, avec une feuille de route pluriannuelle et évolutive ainsi qu’une approche graduée auprès de l’ensemble des acteurs concernés, à savoir les assurés, les prescripteurs et les employeurs.

 

Comment les employeurs peuvent-ils limiter l’impact négatif des problèmes de santé avant qu’ils se transforment en arrêt long ? Quels sont les dispositifs que vous recommandez de mettre en place ? Comment la CNAM peut-elle aider les entreprises, notamment les plus petites, à s’en saisir plus tôt ?

La première responsabilité des employeurs est de mettre en place des conditions de travail qui protègent la santé de leurs salariés et de prévenir les risques auxquels ils sont exposés dans le cadre de leur activité professionnelle.

Mais les enjeux vont au-delà des seuls risques professionnels. Les problèmes de santé, quelle qu’en soit l’origine, peuvent fragiliser les salariés et désorganiser les entreprises, notamment lorsqu’ils entraînent des arrêts prolongés. Nous devons faire de la prévention une priorité de la décennie, à la fois pour préserver la santé de la population et pour assurer la soutenabilité de notre système de santé. Cela suppose une approche plus intégrée, mobilisant l’ensemble des acteurs, dont les entreprises. Celles-ci peuvent jouer un rôle important pour relayer les messages de prévention et sensibiliser leurs salariés à l’importance de prendre soin de leur santé au quotidien. Nous souhaitons notamment développer cette démarche autour des maladies cardiovasculaires et des dépistages organisés des cancers.

Lorsqu’un problème de santé survient, de nombreux dispositifs existent déjà, mais ils restent insuffisamment connus et mobilisés. Notre rôle est donc aussi de mieux informer les employeurs et les salariés pour qu’ils puissent s’en saisir au bon moment. Je pense notamment aux rendez-vous de liaison entre le salarié et l’employeur, qui permettent de maintenir le lien pendant un arrêt de travail et de préparer le retour dans l’entreprise ; au recours au service social de l’Assurance Maladie, qui accompagne les situations complexes et contribue à prévenir la désinsertion professionnelle ; ou encore aux visites de préreprise, qui permettent d’anticiper les conditions du retour au travail. Elles peuvent notamment être demandées par le salarié, son médecin traitant ou le médecin-conseil de l’Assurance Maladie, et peuvent également être organisées à l’initiative du médecin du travail.

Plus largement, l’ensemble de ces dispositifs s’inscrit dans une démarche de prévention de la désinsertion professionnelle. L’objectif est de repérer le plus tôt possible les salariés dont l’état de santé risque de les éloigner durablement de l’emploi, et de mobiliser, de manière coordonnée, les solutions adaptées pour favoriser leur maintien dans l’emploi ou préparer leur retour au travail. C’est cette capacité à anticiper et à agir suffisamment tôt qui permet de limiter le risque de prolongation des arrêts et de sécuriser les parcours professionnels.

La reprise progressive du travail, notamment dans le cadre du temps partiel thérapeutique lorsqu’il est médicalement indiqué et que les conditions sont réunies, constitue également un levier important. Elle facilite la transition vers une reprise à temps plein et limite le risque de rechute. D’autres leviers peuvent être mobilisés, comme l’aménagement du poste de travail, le soutien de l’employeur ou la poursuite des soins et de la rééducation.

Nous agissons également auprès des médecins avec « SOS IJ », un service accessible depuis amelipro, qui leur permet de solliciter directement l’Assurance Maladie sur des situations complexes d’arrêt de travail, afin de mobiliser à temps les bons relais (service social, médecin du travail), avant que l’arrêt ne s’installe dans la durée. Expérimenté en 2025 dans le Rhône et en Eure-et-Loir, ce service a été généralisé en septembre 2026.

 

Quelles actions mène la Cnam pour aider les entreprises à comprendre et agir sur leur absentéisme ?

L’Assurance Maladie s’est pleinement saisie de l’accompagnement des entreprises. Depuis cinq ans, nous avons notamment déployé une offre d’accompagnement destinée aux entreprises de plus de 150 salariés présentant un niveau d’absentéisme atypique au regard de celui d’entreprises comparables, de même taille et du même secteur d’activité.

En 2026, près de 1 000 établissements ont été accompagnés. Notre intervention est graduée en fonction de leur profil statistique et des difficultés identifiées. Elle peut prendre la forme d’un courrier d’alerte, assorti d’une orientation vers des solutions de prévention et des dispositifs favorisant le retour à l’emploi, en lien avec les services de prévention et de santé au travail. Elle peut aussi donner lieu à des échanges directs entre nos équipes et les dirigeants. Ces rencontres permettent d’analyser conjointement la situation de l’entreprise et de l’orienter vers les parcours d’accompagnement les plus adaptés, sur les troubles musculosquelettiques, les risques psychosociaux, les risques chimiques et, nouveauté cette année, la prévention des accidents graves, comme les chutes.

Cet accompagnement s’inscrit dans la durée, avec un suivi sur trois ans, comprenant a minima un rendez-vous après six mois et/ou un suivi par la caisse régionale.

Les premiers retours d’expérience sont très encourageants : ce dispositif contribue à réduire l’absentéisme et à faire prendre conscience aux entreprises de leur situation particulière. Entre 2024 et 2025, ce programme a pu générer près de 30 millions d’euros d’économies.

Notre approche est concrète. Nous examinons avec elles la manière dont les salariés en arrêt sont accompagnés, la façon dont les accidents du travail sont analysés, l’implication de la ligne managériale et l’identification des situations présentant un risque de désinsertion professionnelle. L’objectif est de passer du constat à l’action, en identifiant les leviers d’amélioration propres à chaque entreprise.

Je voudrais aussi rappeler un outil à la disposition des employeurs, aujourd’hui trop peu utilisé : la contre-visite médicale. L’employeur peut en effet faire pratiquer une contre-visite, par le médecin de son choix, qui se prononce sur le caractère justifié de l’arrêt de travail. Si le médecin estime l’arrêt injustifié, il peut ordonner la reprise du travail et l’employeur peut mettre fin au versement des indemnités complémentaires ; il en va de même lors que le contrôle n’a pas pu être réalisé (salarié absent, refus de visite), sans justification valable. Dans ces deux cas, le médecin contrôleur informe la caisse par écrit dans les 48 heures, et celle-ci peut mettre fin au versement des indemnités journalières et en informer l’employeur ou procéder à un nouvel examen.

Enfin, nous allons renforcer notre accompagnement en facilitant le signalement, par les entreprises, des situations complexes liées aux arrêts de travail. Une démarche numérique simplifiée, mise en place d’ici la fin de l’année, doit permettre de mieux tracer le suivi de ces situations et leur prise en charge par les caisses d’Assurance Maladie.

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> Thomas Fatôme est Inspecteur général des affaires sociales, Directeur Général de la caisse nationale de l’assurance maladie depuis le 17 août 2020. Diplômé d’HEC, ancien élève de l’ENA (promotion Averroès), il rejoint l’Inspection générale des affaires sociales en 2000. Entre 2003 et 2005, il occupe le poste de conseiller technique chargé des comptes sociaux et de la réforme de l’assurance maladie au cabinet des ministres en charge de la santé. En 2005, il est nommé directeur de cabinet du directeur général de la Caisse nationale de l’Assurance Maladie des travailleurs salariés. En 2008, il devient directeur de cabinet du secrétaire d’Etat chargé de l’emploi, puis directeur adjoint du cabinet de la ministre de l’Économie, de l’Emploi et de l’Industrie. En 2009, Thomas Fatôme devient chef de service, adjoint au directeur de la Sécurité sociale, puis est nommé en 2010 conseiller chargé de la santé, de la dépendance et des politiques sociales à la Présidence de République. Il occupe les fonctions de directeur de la Sécurité sociale de janvier 2012 à juin 2017, date à laquelle il a rejoint le cabinet du Premier ministre en tant que directeur adjoint de cabinet jusqu’en juillet 2020.

> A lire également sur le site de la Fondation Travailler autrement : Absentéisme : que révèle la hausse des arrêts de travail ?, Prévenir l’absentéisme : pourquoi l’entreprise doit agir en amont ?, Santé et arrêts de travail : quelles réalités derrière les absences ?