Santé et arrêts de travail : quelles réalités derrière les absences ?
Être malade ne conduit pas toujours à s’arrêter, tandis qu’un arrêt maladie n’atteste pas nécessairement d’un état de santé dégradé. C’est ce que montre l’édition 2026 de l’Observatoire de la performance sociale de Diot-Siaci qui, en croisant les données d’absence de plus d’un million de salariés avec une enquête Ipsos menée auprès de 2 000 salariés du public et du privé, met en lumière une frontière de plus en plus floue entre maladie, présence et absence au travail. Nous l’avons lu pour vous.
Quand rester au travail ne signifie pas toujours aller bien
Après deux années consécutives de baisse, le taux d’absentéisme repart légèrement à la hausse en 2025 en France, atteignant 4,98% contre 4,84% en 2024, tandis que la proportion de salariés absents remonte de 33% à 37%. Cette évolution ne suffit cependant pas à rendre compte de toutes les situations de maladie rencontrées au travail. Curieusement, l’un des résultats les plus intéressants de l’Observatoire se trouve du côté des salariés qui ne figurent dans aucune statistique d’absence. En effet, parmi ceux qui n’ont pas été arrêtés en 2025, 58% déclarent avoir tout de même été malades au cours de l’année. Interrogés sur la raison expliquant cette absence d’arrêt, 33% indiquent avoir considéré qu’ils étaient en état de travailler malgré la maladie, tandis que 13% expliquent avoir redouté les conséquences d’un arrêt sur leur salaire. D’autres évoquent son possible impact sur leur activité, leur équipe ou leur service, ou encore sur leur image professionnelle. Derrière l’apparente opposition entre salariés présents et salariés absents se dessine alors une zone beaucoup plus grise, puisque l’absence d’arrêt ne signifie pas nécessairement l’absence de raison de s’arrêter.
Le développement du télétravail brouille encore davantage cette frontière. S’il reste loin de concerner tous les salariés, 40% des répondants y ont accès et 24% télétravaillent deux jours ou plus par semaine. Parmi les télétravailleurs, 70% déclarent avoir déjà travaillé à distance alors qu’ils rencontraient un problème de santé afin d’éviter de solliciter un arrêt, contre 63% en 2024. Dans ces situations, le problème de santé existe donc sans apparaître dans les statistiques de l’absentéisme : le salarié reste comptabilisé comme présent puisqu’il poursuit son activité à distance. Et si l’enquête ne permet pas de déterminer si cette pratique constitue une adaptation choisie ou une contrainte pour les salariés concernés, elle montre que le recours au télétravail peut modifier la manière dont un problème de santé se traduit, ou non, par un arrêt.
Cette frontière entre santé et présence au travail doit aussi être mise en regard des conditions de travail décrites par l’enquête. Au total, 71% des salariés considèrent que leur métier est susceptible d’avoir des conséquences négatives sur leur santé physique ou mentale : 57% identifient un risque pour leur santé mentale et 46% pour leur santé physique. Chez les premiers, les situations de stress sont citées par 64% des répondants, devant une charge de travail trop importante (52%) et le manque de reconnaissance (47%). La charge de travail renvoie elle-même à des réalités très concrètes : parmi les salariés qui estiment qu’elle a des conséquences sur leur santé, 56% mettent en cause le sous-effectif, 39% une répartition inéquitable du travail et 38% la nécessité de reprendre tout ou partie des missions de collègues absents. L’absentéisme de certains impacte ainsi les conditions de travail de ceux qui sont au travail. L’étude invite cependant à ne pas considérer le taux d’absence comme le seul indicateur permettant d’appréhender la santé des salariés.
L’arrêt maladie, révélateur des angles morts de l’organisation
Cette nécessité de regarder au-delà du chiffre apparaît également dans la partie que l’étude consacre à “l’absentéisme de complaisance”. En 2025, 12% des salariés interrogés déclarent avoir déjà sollicité un arrêt maladie pour une raison autre que leur santé, un résultat qui pourrait, à première lecture, laisser penser que les arrêts de convenance occupent une place importante dans l’absentéisme. Pourtant, lorsque l’on s’intéresse aux raisons invoquées par ces salariés, la notion de “complaisance” recouvre des situations bien plus diverses : 27% expliquent avoir dû aider un proche en difficulté ou s’occuper d’un enfant malade, 20% évoquent une situation conflictuelle au travail et 17% une absence de motivation, une lassitude ou une fatigue liée à leur activité.
Le phénomène n’est par ailleurs pas réparti de manière uniforme selon les profils : 29% des aidants et 20% des salariés appartenant à une famille monoparentale déclarent avoir déjà sollicité un arrêt pour une raison autre que leur santé, contre 12% dans l’ensemble de l’échantillon. L’écart est particulièrement marqué chez les aidants, avec une proportion plus de deux fois supérieure à celle de l’ensemble des salariés interrogés.
Ces arrêts mettent également en lumière des difficultés auxquelles l’organisation du travail pourrait, au moins en partie, apporter une réponse. Parmi les salariés ayant sollicité un arrêt pour une raison autre que leur santé, 69% estiment qu’une plus grande facilité à évoquer les sujets de santé physique ou psychologique sur leur lieu de travail aurait pu modifier leur décision, tandis que 67% citent une organisation plus souple de leur temps de travail. Or, seuls 27% de l’ensemble des salariés interrogés déclarent connaître précisément les actions de prévention menées par leur organisation et 36% considèrent leur manager de proximité suffisamment sensibilisé aux risques psychosociaux. Au-delà de l’existence des dispositifs, ces résultats interrogent donc leur visibilité et la capacité des salariés à les mobiliser avant que leurs difficultés ne conduisent à un arrêt.
L’apport de l’Observatoire se trouve finalement peut-être là : derrière l’évolution annuelle du taux d’absentéisme, il montre combien la frontière entre présence et absence est devenue difficile à analyser. Certains salariés s’absentent brièvement, d’autres pendant plusieurs mois, certains continuent à travailler malgré la maladie, tandis que d’autres encore sollicitent un arrêt pour répondre à une difficulté hors du champ médical. Comprendre l’absentéisme suppose alors de regarder autant les raisons et les formes de l’absence que les conditions dans lesquelles les salariés restent présents, car c’est dans l’articulation de ces deux réalités que se dessine, plus largement, l’état de santé d’une organisation.
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