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Absentéisme : que révèle la hausse des arrêts de travail ?

En hausse de 50% depuis 2019, l’absentéisme est devenu l’un des enjeux majeurs du travail contemporain. Ses effets dépassent largement la seule absence du salarié : ils désorganisent les collectifs, pèsent sur la performance des entreprises, peuvent fragiliser les parcours professionnels et sollicitent notre système de protection sociale. Comment expliquer cette progression et préserver l’arrêt de travail comme une protection temporaire, sans laisser les abus se banaliser ?

Des carrières plus longues, des fragilités plus diverses

La première explication de l’augmentation de l’absentéisme est démographique : les travailleurs restent plus longtemps en emploi et la population active vieillit. Or, avec l’âge, les maladies chroniques deviennent plus fréquentes, les effets de l’usure professionnelle s’accumulent et la récupération après une maladie ou un accident peut prendre davantage de temps. Selon la DREES, les plus de 50 ans représentent ainsi 29% des arrêts maladie, mais 42% des dépenses d’indemnités journalières. Autrement dit, ils ne s’arrêtent pas nécessairement plus souvent que les salariés plus jeunes, mais généralement plus longtemps. Cette tendance constitue aussi le revers du maintien dans l’emploi : grâce aux progrès médicaux, davantage de personnes peuvent continuer à travailler malgré une pathologie chronique, quitte à interrompre ponctuellement leur activité pour se soigner ou récupérer. La conséquence se lit directement dans la durée des absences : d’après le Datascope 2026 d’AXA, les arrêts de plus de deux mois représentent désormais plus des ⅔ du taux global d’absentéisme. L’Assurance Maladie estime ainsi que 57% de la progression récente des dépenses s’explique par des facteurs démographiques et économiques, parmi lesquels l’augmentation et le vieillissement de la population salariée. Pour le reste, c’est surtout le recours aux arrêts qui augmente à âge comparable, bien davantage que leur durée.

Le visage de l’absentéisme a également évolué, sans que ses causes traditionnelles aient disparu. Les maladies courantes, les accidents du travail, les troubles musculosquelettiques et l’usure physique restent à l’origine d’une part importante des arrêts. La crise du Covid a toutefois marqué une rupture durable : selon Malakoff Humanis, le taux d’absentéisme dans le privé a augmenté de 25,5% entre 2019 et 2025, pour atteindre 4,3%, sans retrouver son niveau d’avant-crise. La hausse est particulièrement marquée chez les cadres (+35,2%), portée notamment par l’allongement de leurs arrêts, qui durent désormais 20 jours en moyenne. Les motifs des absences longues évoluent également : les pathologies liées à la santé mentale constituent aujourd’hui la première cause des arrêts de plus de 30 jours, devant les troubles musculosquelettiques et la traumatologie.

Les conditions concrètes d’exercice peuvent enfin favoriser ou aggraver certaines fragilités. Une même pathologie ne produit pas les mêmes effets selon que le salarié porte des charges lourdes, travaille de nuit, conduit un véhicule, est en contact avec le public ou dispose de possibilités d’aménagement. Selon l’édition 2026 du baromètre Workplace Opinions réalisée par Ipsos BVA, qui a étudié le motif des arrêts de travail des salariés du privé au cours des 12 derniers mois, 34% des actifs arrêtés attribuent ainsi la première cause de leur arrêt au travail lui-même, notamment à son organisation ou aux pratiques managériales. A noter que l’arrêt ne témoigne pas nécessairement d’un désengagement : les actifs se déclarant excessivement engagés dans leur activité représentent 56% des arrêts longs. Pour Dominique Seux, éditorialiste aux Échos, il n’existerait toutefois plus aujourd’hui la même “culpabilité à ne pas travailler”. Cette interprétation ouvre un débat : un recours plus décomplexé à l’arrêt peut signaler un rapport moins exigeant au travail, comme il peut traduire le recul d’une culture du présentéisme qui conduisait avant à travailler malgré un état de santé dégradé. Alors, les salariés supportent-ils moins les contraintes du travail ou identifient-ils plus tôt les limites de leur santé ?   

Des conséquences en chaîne qui appellent des responsabilités partagées

Quelle que soit leur cause, les arrêts longs peuvent enclencher une dynamique difficile à interrompre. Plus l’absence se prolonge, plus le salarié risque de perdre ses repères, de s’éloigner de son collectif et d’appréhender son retour. Pendant ce temps, son poste, ses outils et l’organisation du travail peuvent évoluer. Son état de santé peut également ne plus lui permettre de reprendre exactement la même activité. Faute d’anticipation, d’aménagement ou de solution de reprise progressive, cette difficulté à retrouver sa place peut conduire à prolonger l’arrêt, jusqu’à exposer la personne à l’inaptitude ou à une exclusion durable de l’emploi. L’arrêt, initialement destiné à protéger temporairement le travailleur, pourrait alors constituer une rupture dans sa trajectoire professionnelle. 

En outre, l’enquête Ipsos BVA fait apparaître que 43% des actifs arrêtés déclarent avoir rencontré des difficultés financières liées à leur absence. Parmi eux, 66% disent avoir repris leur activité plus tôt que prévu pour cette raison. Une reprise précipitée ou mal préparée peut pourtant aggraver l’état de santé et favoriser une rechute. Le télétravail renforce cette porosité puisque 15% des actifs arrêtés interrogés déclarent avoir poursuivi leur activité à distance malgré la prescription. L’enjeu consiste donc à permettre au salarié de se soigner le temps nécessaire, tout en maintenant suffisamment de liens avec l’emploi pour préparer son retour dès que son état le permet !

Les conséquences se répercutent enfin sur les entreprises et l’ensemble de la société. Lorsqu’un salarié s’absente, son travail est différé, redistribué entre ses collègues ou confié à un remplaçant. Aux coûts directs du maintien de salaire, du remplacement ou des heures supplémentaires s’ajoutent la désorganisation des plannings, la perte de compétences, les retards et la charge supplémentaire imposée aux salariés présents. Si cette compensation se prolonge, elle peut fragiliser le collectif et favoriser de nouveaux arrêts. À l’échelle nationale, la hausse des dépenses d’indemnités journalières pèse également sur une Sécurité sociale déjà déficitaire, alors même que cette protection est financée par les richesses créées grâce au travail. Le contrôle doit donc concerner toute la chaîne : salariés qui abusent du dispositif, médecins qui prescrivent des arrêts injustifiés et employeurs qui ne respectent pas leurs obligations. Le Gouvernement s’inscrit d’ailleurs dans cette logique de responsabilités partagées avec son plan “Réduire l’absence au travail : améliorer la prévention des arrêts et renforcer la lutte contre les comportements abusifs” présenté en avril 2026, qui associe prévention, maintien dans l’emploi et renforcement des contrôles. Préserver l’arrêt de travail comme protection suppose ainsi de contrôler les détournements, tout en accompagnant les personnes réellement malades vers un retour durable à l’emploi.

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