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Co-working day. Andreas Kontokanis / Flickr, CC BY-SA

On présente souvent la solitude comme une difficulté inhérente au travail indépendant. Face à cette situation difficile, des travailleurs indépendants arrivent pourtant à trouver des ressources. En tissant des relations avec des structures telles que les entreprises de portage salarial, les coopératives d’activité et d’emploi ou des espaces de coworking, ils saisissent une forme de réponse face à l’absence de collectif de travail traditionnel que leur impose la mutation du marché de l’emploi.

Nos différents travaux partageaient l’ambition de mieux comprendre comment de nouvelles formes organisationnelles permettent aux travailleurs indépendants de (re)créer du collectif.

Un article de Jean-Yves Ottmann, Université Paris Dauphine – PSL; Cindy Felio, Université Bordeaux Montaigne; Mélissa Boudes, Neoma Business School et Sarah Mokaddem, Université de Bretagne occidentale

Des nouvelles formes organisationnelles pour les nouvelles formes d’emploi

L’éloge de l’entreprise de soi résonne en filigrane des discours managériaux et sociétaux à l’œuvre depuis près d’une vingtaine d’années. Elle se mue désormais en véritable injonction dans une société caractérisée par la hausse du chômage, les plans sociaux et autres restructurations brutales. Dans ce contexte, les individus sont « invités à » ou « contraints de » créer leur propre activité professionnelle, au gré des opportunités saisies ou construites à partir de leur réseau.

Les travailleurs indépendants sont une figure de proue encensée par les médias de masse valorisant la montée du freelancing, des « slashers », de la « gig economy » et de l’économie des plateformes. Ils représentent un groupe professionnel fortement hétérogène, en souffrance d’appellation consensuelle et rarement considérée par les approches en qualité de vie au travail. Bien qu’il s’agisse d’une population encore minoritaire (en Europe, selon les pays, 10 à 15 % des travailleurs sont indépendants), des structures ont émergé, visant à faciliter et optimiser le quotidien de ces travailleurs présumés autonomes et, bien souvent, isolés. Nous avons étudié trois d’entre elles :

  • Une recherche en psychologie du travail menée auprès de salariés permanents d’une entreprise de portage salarial (EPS par la suite). La structure assure les tâches administratives de travailleurs indépendants et les salariés à la hauteur de leur chiffre d’affaire.
  • Un recueil de données approfondi a été réalisé dans le cadre d’une thèse en sciences de gestion au sein d’une coopérative d’activité et d’emploi (CAE). La CAE assure les mêmes services qu’une entreprise de portage, mais au sein d’une structure coopérative où les travailleurs autonomes deviennent sociétaires et participent au fonctionnement de l’entreprise collective.
  • Enfin, une recherche biographique a été conduite auprès de travailleurs indépendants usagers d’espaces de coworking. Ces structures louent des environnements de travail à des travailleurs indépendants comme à des salariés ou à des start-up.

Différentes méthodes qualitatives ont été mises en place selon les terrains : observations participantes, entretiens biographiques ou semi-directifs, focus-groups.

Groupe de coworking. Deb Nystrom/Flickr, CC BY

L’émergence de formes de collectifs ?

Ce triptyque a permis de mettre en lumière la dynamique relationnelle et identitaire à l’œuvre dans ces différentes structures d’hébergement de nouvelles formes d’emploi : nous y avons perçu différentes modalités émergentes de collectifs de travailleurs indépendants.

D’une part, nous avons constaté la présence de postures de solidarité. Elles étaient directes et informelles entre les membres de la CAE et des usagers d’espaces de coworking et plus structurée pour l’entreprise de portage salarial. Dans ce dernier cas, elles étaient portées par les salariés permanents de l’entreprise, qui font preuve d’un travail de care envers les indépendants portés.

D’autre part, nous faisons le constat que se jouait toujours au sein de ces structures une « mise en débat » du travail. Nous désignons par cela des échanges portant sur la nature, la pratique ou les conditions de l’activité d’indépendante.

Nous avons aussi identifié dans les trois terrains de recherche des dynamiques similaires conduisant à l’émergence de collectifs. Tout d’abord, la présence de vocabulaire et de rites communs, spécifiques à chaque organisation étudiée, constitue un ensemble d’éléments structurant un collectif vivace.

Ensuite, nos travaux ont révélé la présence systématique d’une tendance à aller au-delà de ce qui était prescrit, acheté ou convenu. Dans le cas du portage salarial, il s’agit d’aller, pour les salariés permanents, au-delà d’une prestation de services administratifs et de construire un micro-collectif avec chaque indépendant porté. Dans le cas de la CAE, c’est l’investissement des membres en tant que sociétaires qui dépasse la relation contractuelle initiale. Enfin, dans les espaces de coworking, c’est lorsque les indépendants commencent à « donner » de leur temps pour faire fonctionner les activités, les services ou la vie quotidienne de l’espace. Ces dépassements sont tous à la base des collectifs émergents.

Entre investissement dans le collectif et collectifs à la demande

Les conclusions de ces trois recherches s’accordent à montrer les dynamiques à l’œuvre au sein de ces structures sont différentes selon les cas mais semblent toujours constituer un facteur salutogène dans le quotidien des travailleurs indépendants.

Ainsi observe-t-on, particulièrement dans le cadre de la CAE, l’expression d’une cohésion autour de valeurs et d’une culture de travail alternative.

Dans les espaces de coworking, ce qui se joue semble s’inscrire davantage dans l’élaboration d’un design de quotidien de travail se nourrissant à la fois de figures classiques du travail et d’un modèle inédit placé sous l’égide de rites de convivialité et de l’idée du collectif bienveillant et non-hiérarchique.

Enfin, le supplément de care initié par le personnel permanent de l’EPS à l’égard des indépendants « portés », va au-delà d’une relation strictement commerciale pour assurer une relation de soutien et d’accompagnement.

La flexibilité et la liberté dont disposent les travailleurs indépendants semblent toutefois ambivalentes. Elles leur permettent de s’extraire de la pression normative des collectifs dont ils font partie, tout en générant une tendance à la « consommation » de collectif. Les indépendants, en effet, s’investissent parfois de manière variable dans les collectifs dont ils bénéficient, au fil de leurs intérêts. Ces formes émergentes tiendraient alors davantage du « collectif à la demande », s’éloignant en cela des collectifs de travail traditionnels.

The ConversationCes recherches convergent pour montrer que la solitude des indépendants constitue une réalité qui ne saurait être écartée des réflexions et des politiques visant à développer ces nouvelles formes d’emploi. D’un autre côté, les indépendants disposent heureusement de ressources pour dépasser cette situation et, dans la mesure du possible, construire par eux-mêmes ce collectif qui, parfois non conscientisé comme tel a priori, semble leur avoir manqué.

Jean-Yves Ottmann, Chercheur, Université Paris Dauphine – PSL; Cindy Felio, Chercheure en Sciences de l’Information et de la Communication, Laboratoire MICA (EA 4426), Université Bordeaux Montaigne; Mélissa Boudes, Doctorante, en sciences de gestion à l’Université Paris Dauphine et assistante de recherche, Neoma Business School et Sarah Mokaddem, Maître de Conférences Institut d’Administration des Entreprises (IAE) Brest, Université de Bretagne occidentale

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Egalement à lire sur le site de la Fondation Travailler autrement, l’Étude – Les travailleurs indépendants : identités, perceptions, besoins

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