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Du travail au bureau de vote : comment se façonne l’engagement ?

Grèves, élections professionnelles, pétitions, manifestations, consommation engagée… Les salariés s’engagent de multiples manières, au travail comme dans la vie citoyenne. L’article “S’engager au travail et hors travail : quelles articulations entre deux registres de participation ?” de Cécile Rodrigues, Étienne Penissat, Tristan Haute et Pierre Blavier, publié dans la revue Le travail, espace du politique, explore cette diversité. À partir d’une enquête menée en 2021 auprès de 1 703 actifs, les auteurs identifient cinq configurations d’engagement qui révèlent des rapports très contrastés au travail, à la politique et à l’action collective. Nous l’avons lu pour vous.

Décloisonner le travail et la politique

Si la sociologie du travail et la science politique ont longtemps étudié les formes de participation de manière séparée, l’article se distingue par son ambition d’analyser ces deux sphères sur un pied d’égalité, en France, ce qui en fait une contribution originale et relativement pionnière à la littérature francophone, et l’un des points les plus intéressants de notre enquête. En croisant les pratiques au travail et hors travail, l’étude propose de montrer que les trajectoires d’engagement ne sont pas indépendantes  : les mêmes conditions sociales et professionnelles peuvent favoriser ou freiner l’engagement dans les deux espaces. Les auteurs cherchent ainsi à identifier un “continuum de participation” entre le professionnel et le politique, en dépassant les logiques assez réductrices de cumul ou de substitution de l’engagement.

Alors, d’emblée, les auteurs préviennent : “Il s’agit moins de mesurer les effets d’une forme de participation sur une autre que de reconstituer des configurations d’engagements”. Ainsi, l’enquête explore un large éventail de pratiques : côté entreprise, elle prend en compte la participation aux élections professionnelles, aux réunions collectives ou aux grèves, mais aussi l’adhésion syndicale ; hors travail, elle s’intéresse à des formes d’engagement variées : participation électorale, signature de pétitions, manifestations, engagement associatif, liens ou contacts avec des responsables politiques, consommation engagée… 

En croisant ces différentes pratiques, les chercheurs identifient cinq configurations d’engagement qui combinent de manière distincte participation au travail et participation politique hors travail :

  • Les “empêchés au travail” (41%) : peu engagés au travail comme dans la sphère politique, en partie en raison d’un manque d’opportunités de participation dans l’entreprise (absence ou rareté d’élections professionnelles, de réunions avec les représentants du personnel, de grèves ou de dispositifs d’expression organisés par la direction).
  • Les “participants au travail” (22%) : impliqués dans les formes institutionnelles “classiques” de participation dans l’entreprise (élections professionnelles, réunions…), mais peu actifs politiquement hors travail.
  • Les “distants” (12%) : faiblement engagés dans l’entreprise mais davantage présents dans certaines formes de participation politique individuelle (consommation engagée, contacts avec des responsables publics…).
  • Les “syndicalistes” (14%) : fortement investis dans les formes d’action collective au travail (syndicalisation, grèves), avec un engagement politique extérieur plus limité.
  • Les “activistes” (11%) : très impliqués dans les formes classiques de participation politique collectives (manifestations, organisations militantes…), sans que cet engagement se traduise nécessairement par une implication équivalente dans l’entreprise.

Au-delà de la classification elle-même, l’intérêt de cette typologie est de montrer que les formes d’engagement ne se recouvrent pas automatiquement : les salariés les plus actifs dans l’entreprise ne sont pas nécessairement ceux qui participent le plus à la vie dans la société ! L’enquête révèle au contraire une pluralité de trajectoires et de modalités d’articulation entre travail et hors travail. Les “empêchés au travail” et les “activistes” constituent d’ailleurs deux pôles opposés de participation, quelles que soient les formes (individuelles ou collectives, coûteuses ou non, conventionnelles ou contestataires). Sans oublier que la participation au travail s’inscrit dans un cadre particulier : celui d’“un rapport salarial asymétrique dans lequel les salarié.e.s restent par définition subordonné.e.s à la direction de l’entreprise”. Autrement dit, même lorsque des dispositifs d’expression existent, ils s’inscrivent toujours dans une relation hiérarchique qui limite, encadre et structure les formes possibles d’engagement…

Une participation conditionnée par la position sociale ?

Au-delà de la typologie qu’elle propose, l’enquête permet surtout – et c’est l’un des enseignements majeurs – aux auteurs de mettre en évidence que les formes de participation sont socialement différenciées. L’autonomie au travail, le type de tâches effectuées, la présence de dispositifs collectifs et la stabilité de l’emploi influencent fortement les possibilités d’engagement. Les auteurs observent par exemple que les salariés les plus qualifiés et les plus autonomes au travail s’éloignent plus souvent (voire s’auto-excluent) des formes classiques d’action collective, notamment syndicales ou revendicatives, tout en participant cependant davantage à des dispositifs de consultation ou d’expression des salariés (enquêtes internes, réunions d’expression, dispositifs participatifs…). À l’inverse, les salariés disposant de moins d’autonomie apparaissent plus souvent tenus à distance des dispositifs de participation, non par choix ou par désintérêt pour l’action collective, mais par manque d’opportunités concrètes. L’enquête montre ainsi que le groupe le plus nombreux, celui des “empêchés au travail”, regroupe majoritairement des salariés travaillant dans de petites entreprises où les dispositifs de représentation collective sont peu présents (84% n’ont jamais connu d’élection professionnelle, contre 46% pour l’ensemble des salariés). 

Mais attention à ne pas généraliser le propos  : deux salariés exposés à des conditions similaires peuvent adopter des trajectoires différentes. Cela dépend du sens qu’ils donnent à leur travail, de leur perception de l’utilité de leurs activités, comme le sentiment d’être compétent ou correctement rémunéré. La participation dépend ainsi autant des opportunités offertes par le travail que du temps et des ressources dont disposent les individus dans leur vie personnelle. La parentalité et la répartition des tâches domestiques, par exemple, limitent le temps et l’énergie disponibles pour la participation à des activités collectives, en particulier en dehors du travail, surtout pour les salariés assumant une grande part des responsabilités familiales, souvent des femmes. Le lieu de résidence influence également l’engagement. Par exemple, les ”activistes” habitent majoritairement dans les métropoles, où l’offre politique et militante est plus grande, tandis que les “empêchés au travail”, eux, “résident plus souvent dans les petites villes et à la campagne”.

Ainsi, loin d’être un simple lieu de production, l’entreprise contribue à structurer plus largement les rapports des individus à la participation citoyenne. Le travail agit alors comme un filtre de participation. Selon les opportunités qu’il offre, il peut favoriser l’engagement ou, au contraire, contribuer à en éloigner les individus !

 

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