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Faut-il laisser la Politique à la porte de l’entreprise ?

Alors que les élections municipales de 2026 font l’actualité, et dans un contexte de tensions géopolitiques et sociales, la politique s’invite partout… et le travail n’y échappe pas.  Elle nourrit les discussions entre collègues, impacte les conditions de travail, et influence les décisions économiques. Peut-on alors (et doit-on) laisser la politique à la porte de l’entreprise ?

Politique au travail : un terrain sensible mais inévitable

Faut-il ou non discuter de politique au travail ? Pour certains, c’est une occasion de créer du lien social et confronter les points de vue. Pour d’autres, c’est un risque de tensions ou de discriminations. Le cadre juridique, lui, est clair : au travail comme ailleurs, la liberté d’expression est affirmée dans l’article 11 de la DDHC de 1789. A l’inverse, un arrêt de 2005 de la Cour de cassation formalise le droit de “taire ses convictions au travail”, et les entreprises peuvent inscrire dans leur règlement intérieur un principe de neutralité depuis la loi Travail de 2016, s’il est justifié et proportionné. Il est donc possible de parler de politique sur son lieu de travail, du moment que les échanges ne basculent pas dans la diffamation, les injures, la discrimination et le prosélytisme.  Un salarié peut d’ailleurs se faire sanctionner si les débats perturbent le bon fonctionnement de l’entreprise ou créent un inconfort pour les autres collaborateurs.

Certains collaborateurs préfèrent éviter le sujet : afficher ses opinions politiques, c’est se dévoiler, risquer d’être moqué, de créer des tensions avec ses collègues, voire même d’être discriminé et freiné dans sa carrière. Pour la politologue Nonna Mayer, les discussions politiques, si fréquentes dans la sphère privée, se déroulent de manière plus prudente ici notamment car “c’est sur le lieu de travail que les probabilités de converser avec des personnes d’avis opposés sont les plus élevées”. 

Mais dans les faits, 57% des Français déclaraient en 2022 parler de politique au travail (sondage OpinionWay pour les Editions Tissot). D’ailleurs, la politique ne concerne pas uniquement des sujets externes à l’entreprise : elle est intimement liée au travail. Ainsi, d’après une étude 2024 de Thomas Coutrot, chercheur associé à l’Ires, les conditions de travail influencent l’engagement politique : moins un salarié a de l’autonomie au travail, plus il se sentira impuissant et s’abstiendra aux élections. De même, les horaires atypiques et la pénibilité favorisent le vote RN. La Fondation Travailler autrement confirme d’ailleurs que 36% des travailleurs invisibles les plus précaires ont voté pour Marine Le Pen  en 2022 (contre 21% des autres actifs). Angelica Barrero Guinand, psychologue chez ifeel, résume : “La politique fait partie de nos vies, elle affecte notre quotidien à différents titres et c’est donc naturel qu’elle s’invite au travail, l’endroit où l’on passe 8 heures par jour !”. Le travail n’est donc pas seulement un lieu de production : il façonne nos opinions et nos engagements politiques.

Entreprises et politiques : une interdépendance forte

Si le travail influence la politique, l’inverse est tout vrai. Chaque décision publique (fiscalité, logement, mobilité, éducation…) façonne l’activité des entreprises et la vie de leurs salariés. Ignorer cette réalité reviendrait à se déconnecter d’un environnement économique et social complexe. Par exemple,  la plus grande usine de recyclages de batterie de France a été inaugurée en 2025 dans les Hauts-de-France, pour des raisons stratégiques : un accès immédiat aux grands marchés européens, des infrastructures de transport variées (routier, maritime, ferroviaire…), une histoire liée à la production automobile, et un socle industriel qui a favorisé très tôt la transition vers l’électrique. Les entreprises sont ainsi connectées à un écosystème plus global où décisions politiques et enjeux politiques s’entrelacent. 

La preuve en est : l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron en juin 2024 avait provoqué une chute de la Bourse de Paris de près de 2% dès le lendemain matin. D’après Jean-Baptiste Vaujour, professeur spécialisé en conseil et en finance verte à l’EM Lyon, “un environnement politique stable et favorable peut stimuler la croissance et les investissements, tandis que l’instabilité politique peut entraîner des perturbations, des risques accrus et des revers financiers”. Ainsi, quand les entreprises peinent à recruter faute de logement, ou que les ventes chutent car les Français sont encouragés à épargner, ce sont des enjeux politiques !

Des entreprises attendues sur leurs actions et appelées à s’engager

Cette interdépendance avec la politique explique pourquoi les Français attendent des entreprises qu’elles agissent et s’impliquent dans les débats. D’après un sondage Odoxa pour Entreprise et Progrès publié en janvier 2026, les entreprises demeurent l’acteur jugé le plus crédible pour “changer les choses en France”, pour 59% des Français. Elles devancent les associations et ONG (54%), les syndicats (35%), et laissent les responsables politiques loin derrière (13%). De fait, elles impactent directement la croissance économique, la bonne santé du pays, l’innovation, la dynamique des territoires, le taux d’emploi, le pouvoir d’achat. Virginie Calmels, présidente de Croissance Plus, le résume ainsi : “Nous sommes les principaux financeurs de notre modèle social”. Dans ce contexte, inciter les salariés à aller voter, soutenir le développement local, prioriser le Made in France ou s’engager dans la transition écologique devient un rôle attendu et légitime.

Les entrepreneurs eux-mêmes revendiquent ce rôle civique. A la veille des législatives en 2024, ils avaient publié une tribune collective dans laquelle ils encourageaient les entrepreneurs à sortir “de leurs postures dépolitisées et silencieuses pour prendre leurs responsabilités”. Pour eux, “entreprendre, c’est politique”. Dans un autre sondage récent, OpinionWay indique d’ailleurs que 77% des citoyens pensent que la France se porterait mieux si l’on écoutait plus les entrepreneurs dans les décisions publiques, et 58% des Français affirment qu’un patron ferait “un bon président de la République”. Michel-Edouard Leclerc, souvent questionné sur ses ambitions politiques et qui affirme être fréquemment sollicité par des politiques pour se positionner comme candidat aux présidentielles de 2027, témoignait en février 2026 : “On me sollicite parce que je suis à la tête d’un formidable observatoire des comportements sociaux”. 

L’entreprise n’est donc pas seulement un espace de production. Elle influence et est influencée par la vie politique et citoyenne. Fiscalité, infrastructures, développement économique, consommation, accompagnement social, transition écologique… Tout relie l’entreprise à des choix politiques. Plutôt que de vouloir laisser la politique à la porte, il s’agit au contraire d’en assurer la présence réfléchie et responsable, en conciliant liberté d’expression, respect des opinions et contribution à la vie de la cité. 

 

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