L’intelligence artificielle annonce-t-elle (vraiment) la fin du travail ?
Entre promesses d’efficacité et crainte d’une réelle “job apocalypse”, l’intelligence artificielle s’invite dans tous les secteurs d’activité et bouleverse le futur de l’entreprise. Pourtant, de la médecine à l’artisanat, du juridique au recrutement, elle n’a pas attendu 2022 pour transformer le travail au quotidien. Mais faut-il vraiment craindre une disparition massive des emplois ?
Un impact profond sur tous les métiers
L’intelligence artificielle révolutionne le monde du travail actuel, mais de manière très variable. Certains emplois très standardisés, comme agents de stationnement ou traducteur, sont déjà menacés. Mais bien souvent, d’après l’économiste Gregory Verdugo, les professions aux tâches diversifiées connaissent des effets plus nuancés et souvent positifs sur la qualité du travail. David Lacombled, président de La villa numeris, avance ainsi l’idée que les agents IA « ont tout pour devenir de véritables coéquipiers intelligents au sein des entreprises ».
Dans de nombreux secteurs, elle agit davantage comme un assistant plutôt qu’un remplaçant, et permet de libérer du temps pour des tâches plus complexes et valorisantes. Les avocats par exemple automatisent les recherches documentaires, ce qui leur permet de se concentrer sur les arguments, la défense et la plaidoirie. Les systèmes de recrutement sont également bouleversés. Chez Gojob, la préqualification des candidats faite par l’IA permet de multiplier par quatre la productivité des chargés de recrutement tout en renforçant l’accompagnement humain et la fidélisation. Les enseignants personnalisent les exercices selon les niveaux et font davantage de recherches, en ayant pleinement conscience que c’est un appui. Une professeure de primaire témoigne ainsi : “l’IA peut nous aider autant qu’elle veut, mais elle n’a jamais été devant les élèves !”. Le milieu médical est lui aussi transformé. En radiologie par exemple l’IA sert à la détection des anomalies et à la reconstruction d’images. Alors que le vieillissement démographique implique une demande croissante de ce service, l’IA permet d’aller plus vite et agit comme “une seconde paire d’yeux”. Elle permet également de se recentrer sur l’humain : un chirurgien urologue annonce l’utiliser pour générer des comptes-rendus automatiques des consultations, lui permettant de se concentrer davantage sur l’écoute du patient que sur la prise de notes.
Les métiers manuels peuvent également y trouver des opportunités. L’entrepreneuse dans les métiers d’art Raphaëlle Le Baud pense que l’IA permettra, en déchargeant les artisans des tâches répétitives et chronophages (comptabilité, prospection, réseaux sociaux, etc), de se recentrer sur leur créativité et le réseautage. “C’est un outil d’assistance et non de substitution, qui ne pourra jamais remplacer la main, l’œil, les intuitions ou la poésie d’un souffleur de verre ou d’un doreur à la feuille d’or”. Dans le design, un directeur artistique d’une marque de vêtements pense qu’à terme, la seule maîtrise technique d’un logiciel ne sera plus si impressionnant, et que c’est la créativité qui sera mise en avant.
Une technologie plus ancienne qu’il n’y paraît
L’IA ne se résume pas aux outils génératifs récents comme Chat GPT ou Gemini. D’après le Parlement européen, elle désigne “la possibilité pour une machine de reproduire les comportements liés aux humains, tels que le raisonnement, la planification et la créativité”. La notion d’intelligence artificielle a été forgée au milieu des années 1950, dans la foulée des réflexions du mathématicien Alan Turing, qui prévoyait, 30 ans avant la commercialisation du premier ordinateur, qu’un jour nous aurions des “machines pensantes” ! Les premiers tests avec l’intelligence artificielle arrivent même dans les années 1960, dans l’aide au diagnostic des maladies infectieuses. Mais avant ces dernières années, d’autres noms lui étaient préférés : algorithmes, modèles statistiques avancés, machine learning, systèmes experts, analyse prédictive, etc.
Elle est aujourd’hui présente partout dans notre quotidien : recherches internet, traduction automatique, optimisation des produits, achats et publicité en ligne, agriculture intelligente, robots industriels, objets connectés… Dans le commerce par exemple, elle permet depuis des années de personnaliser les recommandations faites aux consommateurs. En cybersécurité, elle aide à détecter et combattre les attaques. Et en agriculture, le fondateur de Café IA Gilles Babinet affirme qu’elle conseille sur les meilleurs types de culture et sur la juste quantité d’intrants à utiliser
Le buzz planétaire de Chat GPT en 2022 a donné un coup de projecteur sur l’IA et l’impression d’une rupture brutale, mais son déploiement a été en réalité progressif, et s’est fait métier par métier, selon les choix organisationnels. Il faut donc relativiser les peurs de la “job apocalypse” : comme l’annonce Gregory Verdugo, l’histoire des révolutions technologiques (machine à vapeur, électricité, informatique) montre que l’intégration des innovations se fait étape par étape, et il en est probablement de même pour l’IA.
Accompagner son développement au travail et en tirer parti
L’intelligence artificielle offre indiscutablement des opportunités pour repenser le travail, tant les gains sont conséquents : gains de temps, gains de productivité, automatisation des tâches répétitives d’après David Lacombled, augmentation de la créativité, aide à la rédaction, facilitation de l’apprentissage de nouvelles compétences et des reconversions, fiabilisation des diagnostics… D’après une étude du cabinet Asterès publiée en 2025, les artisans qui utilisent l’IA gagnent plus de deux heures par semaine !
Mais ces gains s’accompagnent de nombreux risques : intensification de la charge mentale, diminution du travail en équipe, fragilisation de la distance critique face aux informations produites. Les jeunes travailleurs, souvent affectés aux tâches que l’IA automatise (rédaction, absorption de connaissances, veille, ébauche de contrats…) sont particulièrement exposés. Un constat qui peut se transformer en opportunité de transformer leur travail selon le chercheur en droit Damien Charlotin : piloter et vérifier le travail de l’IA plutôt que l’exécuter eux-mêmes. Attention également à ne pas accorder une confiance aveugle à ces outils : le cabinet Deloitte a récemment dû rembourser une partie d’un travail qui contenait des erreurs. A long terme, d’après une newsletter EY de janvier 2026, la délégation excessive de fonctions cognitives pourrait affecter la mémoire, la pensée critique et la confiance en soi. Si l’on reste optimiste, l’IA n’empêchera pas de travailler mais permettra davantage d’évaluer, de coordonner et d’innover.
Par ailleurs, si certains emplois sont voués à disparaître, cette disparition s’accompagnera nécessairement d’une vague de créations d’emplois : ingénieur de prompt, formateur en IA, expert en éthique, gestionnaire de machines… Les conséquences sont ainsi variables selon les secteurs, le type d’activités, les profils. Pour que l’IA soit un moteur de progrès plutôt qu’une source d’inégalités, son intégration doit se faire collectivement et progressivement. D’ailleurs, le risque n’est pas tant d‘être remplacé par l’IA, mais par des travailleurs qui savent l’utiliser ! Un groupe de chercheurs partagent le même souhait que Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT : celui de l’intégration de l’IA dans le dialogue social en entreprise. La formation et l’expérimentation sur le terrain sont aussi essentielles. Et si, face aux gains générés par l’IA, il peut être tentant de couper dans la masse salariale, une tribune collective publiée dans Capital le 3 février 2026 propose une autre voie, en donnant une partie du temps gagné aux employés pour encourager le mécénat de compétences, la semaine de 4 jours, le partage des gains… N’en déplaise à Elon Musk qui prédit la fin du travail d’ici 20 ans, accompagnée intelligemment, l’intelligence artificielle représente un levier pour le futur du travail !
> A lire également sur le site de la Fondation Travailler autrement : L’IA au travail : une innovation subie ou choisie ?