L’IA au travail : une innovation subie ou choisie ?
Au bureau comme ailleurs, l’IA est devenue une alliée dans le quotidien des salariés. Elle aide à trier des données, rédiger des rapports, analyser des contrats ou encore proposer des idées. Mais si elle offre un gain de temps et ouvre de nouvelles opportunités de montée en compétences, son adoption reste inégale et soulève des questions cruciales de formation, de reconnaissance des savoir-faire et d’encadrement collectif. L’IA peut pourtant être un vrai levier de productivité et de professionnalisation… à condition d’être accompagnée et intégrée de manière structurée !
Une diffusion rapide dans les entreprises
Voilà trois ans que l’intelligence artificielle, et en particulier l’IA générative, s’est rapidement et massivement installée dans de nombreux métiers, et notamment dans le domaine tertiaire. Dans la pratique, au bureau, son adoption prend des formes très concrètes : rédaction, synthèse de documents volumineux, veille, traduction de contenus, reformulation d’un mail professionnel… Pour de nombreux travailleurs, salariés ou indépendants, au bureau ou sur le terrain, ces outils constituent déjà un levier d’efficacité et de confort de travail, en réduisant le temps consacré à des tâches répétitives ou chronophages.
Au-delà des outils généralistes, des solutions d’IA spécialisées se diffusent également dans certains métiers. En droit, elles permettent par exemple d’identifier rapidement une jurisprudence pertinente ou un texte de loi ; dans les ressources humaines, d’assister la rédaction d’offres d’emploi ou la présélection de candidatures ; dans l’agriculture, d’optimiser les pratiques culturales et d’élevage. Dans ces usages, l’IA se révèle être un outil d’appui efficace, permettant aux professionnels de se concentrer davantage sur l’analyse, le jugement et la prise de décision.
Cette situation nécessite des investissements croissants dans les organisations. Certaines entreprises créent des pôles dédiés, recrutent des profils data et déploient même leurs propres solutions internes. L’adoption de l’IA demeure toutefois très inégale : dans de nombreuses entreprises, et en particulier dans les TPE-PME, dont les moyens sont plus limités (elles sont 13% seulement à l’avoir adoptée), l’IA reste cantonnée à des usages ponctuels ou expérimentaux. Les bénéfices sont pourtant grands : 16% de croissance en plus sur 10 ans, et 20% de productivité ! C’est dans ce contexte que le gouvernement a lancé, en juillet 2025 et jusqu’en 2030, le plan national “Osez l’IA”, afin de la diffuser partout, quel que soit le statut, le secteur, ou la taille de l’organisation.
S’approprier l’IA : un défi pour tous
Mais savoir (bien) utiliser l’IA est une compétence qui s’acquiert, et tous les actifs n’ont pas un accès égal à la formation, qui peine d’ailleurs parfois à suivre le rythme des innovations. Selon une étude récente de l’APEC, seuls 24% des cadres ont déclaré en mars 2025 avoir bénéficié d’une formation à l’IA, tandis que 72% en expriment le besoin… Une situation probablement plus marquée encore chez les non-cadres, dans les TPE-PME ou dans les secteurs peu dotés en dispositifs structurés de formation continue.
Dans ce contexte, faute d’accompagnement formel, de nombreux salariés s’approprient l’IA de manière autonome et pragmatique, afin de gagner en efficacité, d’améliorer la qualité de leurs productions, ou de renforcer leur autonomie dans le travail. Ainsi, selon une étude IFOP pour Learnthings publiée en 2024, plus d’un salarié sur deux ayant utilisé l’IA au travail l’a fait sans en informer sa hiérarchie. Dans certains cas, les initiatives individuelles peuvent toutefois jouer un rôle d’entraînement. C’est le cas de Florian, chargé de développement commercial dans une TPE, qui, passionné de technologie, s’est formé seul à l’IA et à l’automatisation, et l’a intégré à son travail !
Mais cette adoption autonome, si elle permet un apprentissage rapide et une amélioration des performances individuelles, comporte aussi des risques. Pour le salarié, se former seul sans cadre peut conduire à des erreurs, ou à une non-reconnaissance de ses compétences. Pour la hiérarchie et l’organisation, l’usage informel peut exposer à des risques juridiques, de cybersécurité ou de confidentialité des données.
Les écarts d’appropriation se prolongent également dans les processus de recrutement et d’évaluation. La maîtrise des outils d’IA tend progressivement à devenir un avantage compétitif implicite, voire une compétence attendue, y compris lorsque celle-ci n’est pas formalisée dans les fiches de poste. Les candidats capables de mobiliser ces technologies pour produire plus rapidement des livrables, structurer leurs réponses ou optimiser leurs candidatures peuvent ainsi se retrouver favorisés, renforçant les écarts entre les profils déjà dotés en capital numérique et ceux qui en sont moins équipés. Ainsi, l’IA apparaît à la fois comme un facteur de différenciation professionnelle, et comme un levier de développement des compétences, dont les bénéfices dépendent des conditions d’accès, d’accompagnement, et de reconnaissance.
Former, encadrer, rassurer !
Lorsqu’elle est intégrée dans les collectifs de travail et accompagnée par la formation, l’IA peut devenir un support de professionnalisation, d’apprentissage continu et de sécurisation des parcours ! Mais encore faut-il qu’elle existe et qu’elle soit accessible à tous. La formation à l’IA, lorsqu’elle est rendue possible, pensée collectivement, et inscrite dans le travail, constitue alors un levier central pour une adoption durable. D’autant plus que se former devient de facto une condition de maintien dans l’emploi, comme l’affirme Marc Gomes, CEO France et DRH EMEA du groupe Adecco : “les salariés qui ne se mettent pas régulièrement à jour sont vite hors jeu”, ce qui pose directement la question de la responsabilité des employeurs dans l’adaptation des compétences.
Par ailleurs, les entreprises ont un intérêt stratégique à inscrire l’IA dans une logique de complémentarité avec le travail humain. Sans investissement dans la formation et la transmission des savoir-faire, le risque est d’un appauvrissement progressif des compétences internes et d’une dépendance accrue à des outils automatisés qui échappent en partie aux organisations. À l’inverse, lorsque l’IA est intégrée comme un outil d’assistance, encadré et partagé, elle peut contribuer à dégager du temps pour des tâches à plus forte valeur ajoutée, renforcer l’autonomie professionnelle et soutenir des trajectoires de montée en compétences.
Enfin, l’encadrement de l’IA ne peut faire l’économie d’un dialogue social structuré. Plusieurs organisations syndicales, à l’image de la CFDT, représentée par Marylise Léon, plaident pour faire de l’intelligence artificielle un objet à part entière de la négociation collective, afin d’anticiper ses effets sur les métiers, les conditions de travail, les critères d’évaluation et les parcours professionnels. Ce dialogue peut constituer un levier pour sécuriser les usages, reconnaître les compétences mobilisées et construire des règles communes. Cela permettrait ainsi de transformer une innovation parfois subie en une évolution collectivement choisie, et à restaurer un climat de confiance indispensable à l’appropriation durable de ces outils.
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