Le bénévolat : une fabrique de compétences par la vie ?
Longtemps cantonné à la sphère personnelle, le bénévolat constitue pourtant un véritable laboratoire de compétences humaines et techniques directement mobilisables dans le monde du travail. A condition de ne pas dénaturer le sens premier du « don », il nourrit les parcours, enrichit les individus et offre un autre regard sur le travail. Ne constituant ni un prérequis à l’employabilité, ni un passage obligé, il est tout de même un levier complémentaire dans le développement des compétences.
Un terrain d’apprentissage de compétences transférables
L’engagement bénévole permet de développer un large éventail de compétences dont beaucoup sont poreuses avec celles attendues en entreprise, en particulier les “soft-skills”. La participation à une maraude par exemple permet de développer le respect, la bienveillance, l’empathie, le sens relationnel, quand une distribution de produits alimentaires favorise la capacité à coordonner des profils hétérogènes, l’adaptabilité, le sens du collectif. Au-delà des compétences comportementales, le bénévolat constitue également un espace d’acquisition ou de consolidation de compétences techniques : organisation, gestion de projets, prise d’initiatives, prévision de budgets, négociation, résolution de conflits, logistique, présence sur les réseaux sociaux, développement d’un site web…
Le cadre associatif permet d’exploiter ces compétences dans un contexte très différent de celui de l’entreprise, permettant ainsi aux travailleurs de renforcer leur adaptabilité. En association, on est souvent confronté à des contraintes budgétaires fortes, au travail intergénérationnel, au système D, à l’absence de hiérarchie formelle. Un travailleur junior peut être amené à coordonner une action de terrain, situation moins fréquente dans des organisations plus structurées. D’après la plateforme JeVeuxAider.gouv.fr, “n’importe quel manager d’une entreprise (multinationale comme PME) devrait côtoyer les dirigeants d’organisations d’intérêt général et à but non lucratif qui parviennent à embarquer leur équipe en pleine nuit d’hiver, pour réaliser une maraude et soutenir les personnes en difficulté dans la rue”. Certaines missions nécessitent d’ailleurs des formations spécifiques : secourisme, écoute téléphonique, maraudes, prévention routière, accompagnement de personnes réfugiées, visite en prison ou en hôpital… Contribuant à formaliser les compétences qui peuvent être utiles au monde de l’entreprise.
Il convient néanmoins de nuancer ce tableau : le bénévolat n’est pas exempt de difficultés organisationnelles. Tensions internes, frustration, surcharge de travail, pression ou pratiques managériales inadaptées peuvent exister également au sein des structures associatives, rendant plus difficile l’acquisition de compétences.
Une opportunité d’engagement lors des transitions professionnelles
Si le bénévolat peut permettre à tout travailleur de développer des compétences et les transposer dans son travail, il joue un rôle particulièrement structurant lors de certaines étapes clés des parcours professionnels. En période de reconversion par exemple, il permet d’expérimenter un nouveau domaine sans passer immédiatement par des formations possiblement coûteuses, tout en testant son appétence pour de nouveaux métiers. Un banquier qui souhaite se rapprocher de la nature peut s’engager bénévolement auprès d’une ferme avant de se décider à devenir agriculteur, tout comme une vendeuse peut proposer du soutien bénévole aux devoirs avant de se reconvertir vers un métier d’enseignement.
Pour les personnes éloignées de l’emploi – jeunes diplômés, chômeurs de longue durée, personnes en arrêt prolongé, parents au foyer -, l’investissement personnel dans une action bénévole constitue un moyen de renforcer la confiance en soi, le sentiment d’utilité, et d’assurer un retour progressif à l’emploi. D’après France Travail, c’est “un excellent moyen de favoriser le maintien de liens sociaux, de garder un rythme au quotidien et peut-être même de faire de précieuses rencontres et de créer un nouveau réseau”. Au-delà de ces opportunités, l’activité bénévole contribue à limiter les effets négatifs des périodes d’inactivité sur les trajectoires professionnelles, en réduisant les “trous” du CV lorsque les compétences acquises sont clairement identifiées et mises en valeur.
A l’inverse, pour les salariés en fin de carrière, qui redoutent l’arrêt brusque de toute activité, l’engagement associatif peut constituer une transition douce vers la retraite, offrant un nouveau cadre d’utilité sociale et de projection personnelle, ainsi qu’une fin de carrière mieux vécue au sein de l’entreprise.
La valorisation de ces expériences suppose un accompagnement spécifique. Les compétences acquises dans un cadre informel restent souvent difficiles à traduire dans le monde professionnel, et souffrent d’une reconnaissance inégale par les employeurs.
Demain, tous bénévoles ?
Face à ces enjeux, plusieurs dispositifs visent à mieux reconnaître les compétences issues du bénévolat. Par exemple, la Validation d’acquis d’expérience (VAE) permet depuis 2022 à toute personne ayant une expérience, y compris bénévole, en lien avec la certification visée, d’obtenir une certification, équivalente à la formation initiale ou à la formation continue. Le Conseil économique et social (CESE) regrettait en revanche en 2022 le faible nombre de bénéficiaires de la VAE et préconisait une meilleure connaissance des dispositifs ainsi qu’un meilleur accompagnement. D’autres outils ont émergé, comme le Passeport Bénévole développé par France Bénévolat et reconnu par le ministère de l’Education nationale et France Travail. Dans le même sens, le “CV citoyen”, mis en avant par l’association “Jeune Chambre économique française” (JCEF), encourage à présenter lors d’un recrutement, en parallèle du CV classique, un CV additionnel qui met en avant l’engagement associatif d’une personne. Sa conviction : “les compétences transférables développées à travers l’action citoyenne peuvent devenir des atouts précieux pour le monde professionnel”. Ces démarches sont à manier avec précaution : toute expérience bénévole n’est pas nécessairement pertinente à valoriser dans un contexte professionnel, notamment lorsque les compétences acquises sont éloignées du poste visé, lorsque l’investissement est très chronophage, ou lorsque l’engagement est fortement militant, partisan, religieux.
L’héritage des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024 pourrait illustrer une évolution notable. Ainsi, près de 40 000 volontaires ont reçu un “open badge” numérique recensant quinze compétences transversales (faire preuve de diplomatie et de force de conviction, être à l’écoute, faciliter et créer les conditions de la coopération, avoir le sens du service, faire preuve d’agilité, gérer son stress, etc). Selon le ministère du Travail, ce dispositif vise à faire du volontariat “un tremplin vers l’emploi, un levier de mobilité professionnelle”.
Dans un contexte de transformation rapide du marché du travail, la reconnaissance des compétences transférables devient un enjeu central. Patrick Levy-Waitz (président de la Fondation Travailler autrement) et Stanislas Guerini (senior partner chez Topics) signaient en mai 2025 une tribune rappelant que l’obsolescence des compétences s’est considérablement accélérée, renforçant l’importance de l’apprentissage continu sous toutes ses formes. France Travail dresse le même constat : “face aux défis d’un marché du travail en profonde mutation, les compétences traditionnelles ne sont plus l’alpha et l’oméga du recrutement”. Patrick Levy-Waitz et Stanislas Guerini proposent donc, pour demain, d’entamer une “révolution culturelle”, avec “la capacité à mettre les connaissances en action, qu’elles soient acquises par l’école, le travail, la formation, l’engagement associatif ou les expériences de vie”.
Le bénévolat s’inscrit – et s’inscrira – donc pleinement dans cette dynamique, à condition de ne pas réduire sa contribution à un simple outil d’optimisation du CV. Cela demeure avant tout un engagement humain et sérieux et une envie de contribuer positivement à la société. L’accès au bénévolat n’est en revanche pas uniforme et c’est un axe de travail pour l’avenir : le temps disponible, les revenus, le lieu de vie ou la santé peuvent faciliter ou au contraire limiter la possibilité de s’engager, et il s’agirait de ne pas creuser d’inégalités, quand on sait que, reconnu à sa juste valeur, le bénévolat constitue un levier crédible et durable de développement des compétences, et donc un atout différenciant pour les travailleurs.
> A lire également sur le site de la Fondation Travailler autrement : Être bénévole tout en travaillant : entre désir et réalité