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Être bénévole tout en travaillant : entre désir et réalité

Longtemps apanage de ceux qui étaient sans activité professionnelle, le bénévolat s’invite de plus en plus dans la vie professionnelle des actifs. Qu’ils s’engagent ponctuellement ou durablement, de nombreux travailleurs cherchent, au-delà du travail, des espaces d’utilité sociale, de sens et de reconnaissance. Pourtant, entre le manque de temps, la fatigue, le rythme de vie plus dense, et les horaires parfois contraints, l’engagement bénévole reste difficile à concilier avec l’activité professionnelle. Derrière l’essor du bénévolat des actifs se dresse ainsi une question centrale : à quelles conditions peut-on aujourd’hui travailler et s’engager ?  

Le bénévolat, une pratique en expansion, sous tension ?

Le bénévolat occupe aujourd’hui une place de plus en plus visible dans l’espace public et fait l’objet d’une valorisation sociale croissante. Il connaît un regain d’intérêt marqué, y compris parmi les actifs en emploi. Un baromètre réalisé par l’Ifop pour France Bénévolat et publié en avril 2025 mettait ainsi en évidence que 34% des Français déclarent “donner du temps, gratuitement, pour les autres ou pour une cause”.

Cet essor apparent masque toutefois un paradoxe : si l’importance du bénévolat n’est plus à prouver, il reste difficilement compatible avec les conditions du travail salarié ou indépendant, avec une intensification du travail, une variabilité des horaires, ainsi qu’une charge mentale et des contraintes familiales qui limitent la disponibilité des actifs. Le bénévolat apparaît ainsi comme une pratique désirée, mais souvent empêchée : parmi les 8 millions de personnes ayant été bénévoles et ayant cessé leur engagement, plus de la moitié mentionnent explicitement le manque de temps. De même, près de la moitié des 23 millions de Français n’ayant jamais été bénévoles citent ce motif comme principal frein à l’engagement

Parallèlement, les besoins du monde associatif ont profondément évolué. Aux formes traditionnelles d’entraide se sont ajoutées de nouvelles causes (environnementales, culturelles, sportives, numériques…) qui requièrent des compétences parfois spécifiques et une implication structurée. Les associations attendent des bénévoles disponibles, formés et engagés dans la durée, tandis que les actifs recherchent des formats plus flexibles, compatibles avec leurs contraintes professionnelles. Cette différenciation entre attentes associatives et capacités réelles d’engagement des individus constitue alors l’un des enjeux majeurs du bénévolat des actifs aujourd’hui.

Le bénévolat comme espace de ressources et de sens

Si les associations ont besoin de bénévoles, les travailleurs engagés tirent eux aussi des bénéfices spécifiques de cette activité. Le bénévolat peut d’abord constituer un espace d’expression de compétences peu ou pas mobilisées dans le cadre professionnel : compétences relationnelles, organisationnelles, créatives ou techniques, parfois éloignées du cœur du métier exercé. Il offre également un lieu de socialisation distinct du collectif de travail, moins hiérarchisé et moins normé, dans lequel les rapports sociaux sont structurés autrement que par le contrat de travail ou les objectifs de performance. Et ils en témoignent ! Bénévoles aux Petits Frères des Pauvres, Rockya, militaire, évoque le bénévolat comme “source d’apaisement”, loin du tumulte de son travail, tandis que Simon, ancien barman en voie de reconversion, a pu trouver sa voie professionnelle grâce au bénévolat en devenant Accompagnant Éducatif et Social.

Pour une partie des actifs, le bénévolat apparaît aussi comme une source d’épanouissement face à des emplois parfois perçus comme peu porteurs de sens. Sans se substituer au travail, il peut compenser certaines de ses carences symboliques, notamment en matière de reconnaissance ou d’impact concret : trouver du sens en dehors de son métier peut aussi permettre d’être moins en interrogation sur son métier actuel, ou au contraire, permettre de se découvrir de nouvelles vocations ! Les seniors aussi en profitent, le bénévolat (et en particulier, le mécénat de compétences) pouvant servir de transition progressive vers la retraite, voire de rebond ou de redéfinition identitaire à un moment charnière de la carrière. Le bénévolat rend tout simplement heureux, comme l’explique l’écrivain, journaliste et humaniste Dominique Boulc’h dans son ouvrage Pourquoi le bonheur rend heureux publié aux éditions L’Harmattan en novembre 2025, qui fait office de lettre ouverte aux bénévoles et aux potentiels futurs bénévoles. Mais tous peuvent-ils réellement y accéder dans les conditions actuelles du travail ?

Rendre l’engagement possible quand on est salarié 

Pour se développer parmi les actifs, le bénévolat doit désormais composer avec les réalités actuelles du monde du travail. Et face au manque de temps, principal frein à l’engagement bénévole, les entreprises jouent un rôle central dans la possibilité pour les salariés de s’engager. La sociologue Anne Bory, dans son article “Le bénévolat d’entreprise en France”, explique que le bénévolat constitue avant tout une politique de grande entreprise, disposant des marges organisationnelles et financières nécessaires pour l’encadrer. Néanmoins, si les TPE-PME ne peuvent généralement pas proposer de dispositifs formalisés, elles peuvent néanmoins favoriser l’engagement par des pratiques plus souples, comme l’aménagement des horaires ou la reconnaissance informelle des engagements extra-professionnels !

Par ailleurs, plusieurs dispositifs institutionnels existent aujourd’hui pour faciliter ce bénévolat des salariés. Par exemple, le don de jours de congé, convertis en valeur monétaire au profit d’associations, permet un soutien indirect, sans mobiliser du temps de travail. Certaines entreprises proposent d’elles-mêmes des journées de bénévolat rémunérées. AXA, qui le favorise depuis 2016, permet même à ses salariés de s’engager sur des périodes plus longues, à temps plein, toujours en conservant leur rémunération. C’est ainsi que Céline, responsable recrutement, a pu s’engager six mois auprès de l’association Télémaque pour conseiller des jeunes sur leur orientation. Orange le propose également à ses salariés, qui peuvent, à partir de 10 ans d’ancienneté dans l’entreprise, s’absenter entre trois et douze mois, pour s’engager dans des missions de bénévolat, tout en percevant au minimum 70% de leur rémunération.

Parallèlement, de nouveaux formats d’engagement visent à s’adapter aux organisations contemporaines du travail. Le bénévolat se trouve facilité par la plateforme publique jeveuxaider.gouv, élargit l’accès à des missions ponctuelles et compatibles avec des agendas contraints, notamment car on y retrouve toutes formes de missions : en présentiel, en distanciel, de façon régulière ou ponctuelle, une fois par semaine ou une fois par mois, en semaine ou le week-end… D’autres initiatives cherchent à lever les freins symboliques associés au terme même de “bénévole”, souvent perçu comme un engagement lourd et sur la durée : l’”Heure civique” par exemple, lancée en 2021 par Geoffroy Boulard, homme politique français et Atanase Périfan, inventeur de la Fête des Voisins, propose ainsi un engagement ponctuel, limité à une heure, au service de sa commune ou de son voisinage.

Dans cette perspective, le bénévolat ne relève plus uniquement du “temps libre” au sens classique, mais tend à s’imposer comme un troisième temps de vie, à côté du travail salarié et de la sphère personnelle. Il devient alors un espace intermédiaire, où se développent d’autres rapports à l’activité, à l’utilité et à l’engagement collectif. En reconnaissant l’engagement bénévole et en l’articulant mieux aux obligations du travail, il devient possible de transformer une aspiration largement partagée en une pratique réellement accessible aux actifs !

 

> A lire également sur le site de la Fondation Travailler autrement : Le bénévolat : une fabrique de compétences par la vie ?