Actualité
Livres

Le travail est mort, vive le travail !

Dans un paysage saturé de discours sur la fin du travail ou sa crise de sens, l’essai Le travail est la solution de Bertrand Martinot et Franck Morel prend résolument le contrepied. Figures incontournables du champ des politiques de l’emploi, les deux auteurs livrent un plaidoyer vigoureux en faveur du travail, qu’ils présentent comme un pilier de la cohésion sociale française et un moteur indispensable de redressement économique. Leur ouvrage s’inscrit dans une démarche à la fois analytique et pratique : déconstruire certaines idées reçues, montrer la centralité du travail dans nos sociétés et proposer des pistes concrètes pour le rendre à la fois désirable et soutenable.

Le travail n’a pas dit son dernier mot

L’ouvrage, clair et bien structuré, explore avec méthode les multiples dimensions de notre rapport au travail actuel en partant d’un constat clair  : loin d’être obsolète, le travail demeure la clé de voûte de notre société. D’emblée, les auteurs en rappellent le rôle irremplaçable : “Le travail assure donc aujourd’hui encore des fonctions sociales qu’aucune autre activité humaine, fût-elle socialement parmi les plus utiles et individuellement parmi les plus gratifiantes, ne saurait remplacer” (p. 25). Cette affirmation sert de point de départ à un travail de démystification où Bertrand Martinot et Franck Morel s’attachent à déconstruire plusieurs idées largement diffusées qui nourrissent le discours contemporain sur la fin du travail et la crise de sens, parmi lesquelles :

  • L’automatisation détruirait massivement l’emploi
  • La réduction du temps de travail serait la voie royale du bien-être tout en permettant d’augmenter sensiblement et durablement le pouvoir d’achat
  • Les Français seraient devenus paresseux et rejetteraient à la fois le travail et leur entreprise
  • Le travail serait devenu principalement source de souffrance

Pour contextualiser et relativiser les inquiétudes contemporaines, les auteurs mobilisent l’Histoire : des révolutions industrielles aux technologies numériques, chaque mutation majeure (machine à vapeur, électricité…) que la société a connu a été assurément accompagnée d’adaptations sociales et économiques (pp.34‑35). La question de l’IA est ainsi replacée dans cette perspective : “La diffusion de l’intelligence artificielle aura-t-elle un impact plus massif sur le contenu et le nombre d’emplois que l’invention de l’électricité ou de la machine à vapeur ?”. La réponse, nuancée, invite à dépasser les peurs et à envisager l’automatisation comme un outil capable de nous dispenser de certaines tâches, libérer du temps de travail, et de favoriser la montée en compétences (à condition qu’elle soit accompagnée par des politiques adaptées et des organisations réfléchies !). Les tâches routinières et moyennement qualifiées restent toutefois les plus exposées (p.39), ce qui renforce la nécessité d’accompagner les travailleurs en investissant dans la formation, la reconversion professionnelle et des conditions de travail adaptées. Sans ces dispositifs, préviennent-ils, l’automatisation peut certes générer des gains de productivité, mais au prix d’une intensification du travail et d’un risque accru d’exclusion sociale !

L’ouvrage déconstruit également l’idée que la réduction du temps de travail constituerait une solution universelle pour améliorer le bien-être ou la productivité. Les auteurs rappellent que la France, depuis les réformes Aubry (1998, 2000), a déjà connu des réductions massives du temps de travail, et qu’en étendre encore la portée serait une erreur économique et sociale (pp.139‑144). La tentation actuelle de la semaine en quatre jours (et non la semaine de quatre jours, vivement critiquée par les auteurs), par exemple, est analysée avec nuance : si elle peut en effet améliorer l’organisation du travail, elle n’est obtenue “qu’au prix d’une nouvelle intensification du travail, qui, beaucoup plus que la durée du travail, peut aboutir à un surcroît d’absentéisme et de mal-être” (p.147).

Enfin, les auteurs mettent en lumière la centralité du travail pour financer notre modèle social. Dans une société où notre protection sociale est principalement fondée sur l’activité des travailleurs français, chercher d’autres ressources (par l’endettement public ou l’immigration par exemple) s’avère limité et potentiellement injuste, surtout d’un point de vue intergénérationnel, car cela se reportera inévitablement sur ceux qui cotiseront demain (pp.59‑60). Pour garantir la pérennité de notre modèle, une mobilisation accrue du travail reste selon eux la (seule) voie durable, à condition qu’il reste rémunérateur, soutenable et désirable.

Faire du travail un moteur social et économique

Mais, au-delà du simple diagnostic, l’ouvrage propose une véritable feuille de route pour réconcilier les Français avec le travail. Bertrand Martinot et Franck Morel articulent leur démarche autour de trois dimensions : un meilleur cadre légal, une protection et un accompagnement renforcé des travailleurs, et une valorisation sociale et symbolique de l’activité professionnelle.

D’abord, les auteurs soulignent que travailler davantage n’est pas une injonction, mais une nécessité, au regard des pénuries de main-d’œuvre et de la compétitivité européenne (p.61,250). Plutôt que de contraindre, ils plaident pour un cadre juridique clair, des consignes adaptées et des mécanismes de reconnaissance. Cela passe par la possibilité, pour ceux qui le souhaitent, d’augmenter leur durée de travail ou de prolonger leur vie professionnelle, sans pénaliser les autres salariés (pp.243-244). Ils appellent également à moderniser le droit européen du travail, devenu inadapté au télétravail et aux rythmes hybrides (pp.244-246), et insistent sur la nécessité de rendre l’emploi plus attractif en favorisant dès que cela est possible une hausse des rémunérations et une réduction du coût du travail (pp.257-264)

Ensuite, cet essai met l’accent sur les conditions du travail, qui doivent être soutenables pour tous. À ce titre, les auteurs défendent une stratégie de prévention des risques professionnels et la limitation des “trappes à pénibilité”, avec pour objectif que tout salarié ne reste pas plus de dix ans sur un poste pénible (pp.290‑291). Ils insistent aussi sur l’importance des reconversions professionnelles qui nécessitent des dispositifs plus efficaces que le CPF actuel, avec prise en charge de la rémunération, accompagnement par des professionnels et identification d’entreprises d’accueil des personnes en formation (p.209,222,223). Enfin, ils appellent à renforcer le dialogue social et la négociation collective, afin de redonner aux équipes locales et aux managers de proximité le pouvoir de décider et d’améliorer les conditions de travail (p.309).

Enfin, la question de la reconnaissance symbolique du travail constitue un axe fort de cet ouvrage. Le travail reste un vecteur essentiel de lien social et de dignité personnelle  : entre 70% et 75% des travailleurs se déclarent plutôt satisfaits ou satisfaits de leur situation professionnelle (et ce, quels que soient leur statut, leur âge et leur statut d’activité), malgré les difficultés (p.64). Mais cette satisfaction dépend fortement de la reconnaissance accordée (financière, statutaire ou symbolique), par exemple : un travail utile mais mal valorisé perd de sa signification (p.94). L’ouvrage met également en lumière un paradoxe contemporain : les salariés souhaitent davantage d’autonomie et d’équilibre, tout en acceptant une certaine imbrication entre vie professionnelle et vie personnelle, surtout lorsqu’elle leur confère plus de liberté quotidienne (pp.97‑99).

Au final, réconcilier les Français avec le travail suppose, pour les auteurs, d’agir simultanément sur ces quatre leviers : rémunération juste, conditions de travail dignes, trajectoires sécurisées et reconnaissance réelle. C’est à ces conditions que le travail pourra redevenir non seulement un moteur économique, mais aussi et surtout, un pilier de cohésion sociale. Cet ouvrage mérite d’être lu et permettra à chacun d’élargir ses convictions.

 

La citation : “Ne pas céder aux chimères ou aux idéologies de la fin de la société des travailleurs, c’est aussi consacrer davantage d’énergie à l’humanisation du travail »” (p.26).

Les auteurs :

Bertrand Martinot est économiste et Haut-Fonctionnaire, spécialiste de l’emploi, du chômage et des retraites. Il a été conseiller social de l’Elysée en 2007-2008 puis directeur général de l’emploi et de la formation entre 2008 et 2012 sous la Présidence de Nicolas Sarkozy. Il a reçu en 2014 le Prix Turgot pour son ouvrage Chômage : inverser la courbe publié la même année aux éditions Les Belles Lettres.

Franck Morel est avocat, expert en droit du travail. Il a été conseiller du Premier ministre Edouard Philippe entre 2017 et 2020 ainsi que de quatre ministres du travail entre 2007 et 2012 sur les questions de l’emploi et de la négociation collective.

Ils ont déjà publié ensemble Un autre droit du travail est possible – Libérer, organiser, protéger aux éditions Fayard en 2016.

 

> A lire également sur le site de la Fondation Travailler autrement : La société française à l’épreuve des normes, Le travail de demain se pense aujourd’hui !