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3 questions à… Patrick Levy-Waitz, président de la Fondation Travailler Autrement en dialogue avec Myriam El Khomri, Directrice du Conseil et de la Stratégie RSE du Groupe Diot Siaci

La Fondation Travailler Autrement publie l’étude « Les Invisibles – Édition 2024. Des vies sous contraintes », en partenariat avec le Diot-Siaci Institute, structure de recherche et de réflexion du groupe Diot-Siaci, et le cabinet Temps Commun. A cette occasion, elle pose 3 questions à Patrick Levy-Waitz, président de la Fondation Travailler Autrement, en dialogue avec Myriam El Khomri, Directrice du Conseil et de la Stratégie RSE du Groupe Diot Siaci.

Quel est selon vous le grand enseignement de cette étude ?

Myriam El Khomri (MEK) : Cette étude révèle que les travailleurs essentiels au fonctionnement de notre économie et de notre société sont ceux qui cumulent les plus grandes difficultés : précarité économique, pénibilité professionnelle, temps partiel et horaires décalés, mobilité géographique, isolement familial et monoparentalité… Tout contribue à de vraies vies de « galère », davantage subies que choisies, avec à la clé des difficultés à joindre les deux bouts sans cumuler plusieurs emplois, à faire garder ses enfants lorsqu’ils sont malades, à se sentir reconnu à sa juste valeur dans son travail et pouvoir pleinement s’y investir.

Patrick Levy-Waitz (PLW) : Parmi toutes les contraintes qui pèsent sur les Invisibles et qui sont mises en avant par l’étude, il y en a une sur laquelle nous devons tirer la sonnette d’alarme : la monoparentalité ! Qui ne connait pas dans son entourage une mère qui élève ses enfants seule ? 25% des familles sont en situation de monoparentalité aujourd’hui, et plus de 7 femmes sur 10 qui vivent cette situation sont Invisibles ! Ce contexte personnel aggrave toutes les autres difficultés.

Et bienvenue dans le monde de l’égalité femmes / hommes ! Les répercussions sont directes : plus d’absence au travail, une charge mentale forte, une santé mise de côté, et de manière générale une course continuelle après le temps. C’est un phénomène majeur, qui doit devenir la préoccupation de toute la société.

Dans le cadre du travail, y a-t-il des bonnes pratiques ou des solutions qui peuvent être mises en place par les entreprises pour alléger les contraintes de vie des invisibles ?

PLW : Avant de préparer cette deuxième étude avec nos partenaires, nous avons organisé les « Ronds-Points » des Invisibles, au cours desquels nous avons réunis des DRH d’entreprises industrielles et de services. S’ils nous ont aidés à mieux connaître ces travailleurs invisibles, ils nous ont aussi partagé leurs bonnes pratiques déjà mises en place ou au stade d’expérimentation dans leurs entreprises : installation d’une crèche avec des horaires atypiques, alphabétisation dans le cadre de la formation professionnelle, mise à disposition d’assistantes sociales pour les aider dans leurs démarches, mesures de soutien pour les proches aidants dans leurs entreprises, etc.

D’ailleurs, notre étude révèle que les Invisibles sont plus nombreux que les autres actifs à se tourner vers leur employeur pour solliciter leur aide sur des sujets financiers ou de logement. Mais les entreprises ne peuvent soutenir seules les Invisibles (pensons notamment aux TPE et PME qui n’ont pas les moyens de mettre en place des solutions de ce type !), et c’est tout l’enjeu de cette deuxième étude : alerter les pouvoirs publics sur l’urgence de la situation, mais aussi montrer ce qui est efficace et ce qui mériterait d’être expérimenté.

MEK : Si la situation de ces salariés – et plus encore de ces salariées au féminin – concerne évidemment les pouvoirs publics, cela intéresse également les entreprises ou institutions qui les emploient, au premier chef, pour faciliter leur insertion, améliorer leur sentiment de reconnaissance, travailler à l’attractivité de leurs métiers, réfléchir avec les salariés à l’organisation du temps de travail, faciliter l’articulation entre leurs vies professionnelle et personnelle. Par exemple, nous voyons actuellement dans bon nombre d’entreprises de prestation de services de type restauration collective, entretien, sécurité, aide à la personne, des démarches de DRH qui analysent plus finement les lieux de résidence et lieux d’exercice du travail dans une optique de réduction des temps de trajet, et ce dans une logique de fidélisation.  Il n’en reste pas moins que tout ce qui concerne la mobilité et le logement des salariés s’invite de plus en plus dans les échanges entre les salariés et les équipes des RH.

La situation des Invisibles est aussi une responsabilité collective. Quelles seraient selon vous les priorités à mettre en œuvre par les pouvoirs publics et les actions que chaque citoyen pourrait mettre en place pour améliorer leur situation et le « vivre ensemble » ?

MEK : Nous découvrons une dimension résolument nouvelle de la « question sociale » à travers le phénomène non plus émergent mais de plus en plus prégnant de la monoparentalité. Si les entreprises elles-mêmes peuvent avoir une responsabilité et des initiatives à prendre vis-à-vis de leurs salariées qui sont dans cette situation, je pense que les pouvoirs publics ont à se saisir urgemment de cette problématique nouvelle qui concerne désormais près d’une famille sur 4. Cette situation familiale et sociale pèse également sur la santé des personnes, leur épuisement, la scolarité des enfants, et le sentiment d’avoir perdu la maîtrise de sa vie. Elle pèse donc lourdement sur l’épanouissement de l’individu et la cohésion de la société, avec des effets à court autant qu’à long terme.

PLW : Notre pacte social est clairement en danger, avec un tiers des travailleurs qui décrochent. Il est temps de le refondre complètement sous peine d’une fracture irréversible de notre société. Et si les entreprises et les pouvoirs publics ont leur rôle à jouer dans ce combat, il est aussi de notre responsabilité individuelle de les regarder différemment. 1 Invisible sur 3 ne ressent pas de reconnaissance à exercer son activité professionnelle. Ils nettoient nos bureaux, habillent nos grands-parents, gardent nos enfants, vident nos poubelles, scannent nos articles au supermarché… Sans eux, la société ne tourne pas. Donnons-leur le respect qu’ils méritent et mobilisons-nous pour réformer notre modèle économique et social. Il y a urgence !

 

Patrick Levy Waitz est un entrepreneur, spécialiste des enjeux de transformation des entreprises et expert en accompagnement managérial du changement.

Membre du bureau du Conseil économique social et environnemental (CESE) depuis 2020, il participe aux travaux de la Commission Travail et emploi, au titre de la cohésion sociale et territoriale et de la vie associative.

Il a également créé en 2013, la fondation Travailler Autrement, Think-Tank qui appréhende de manière transverse les questions liées au monde du travail. Convaincu que l’autonomie de l’individu et le besoin de souplesse des entreprises doivent faire l’objet d’un véritable débat public, éclairé par de nouveaux travaux de recherche et d’analyse, il a créé la Fondation Travailler Autrement qui rassemble des acteurs syndicaux, politiques, associatifs et des entreprises dans le cadre d’un dialogue constructif au service de la vie quotidienne des citoyens qu’ils soient salariés, indépendants, bénévoles, entrepreneur…..

C’est en sa qualité de Président de la Fondation qu’ils s’est vu confier en février 2018 la « Mission Coworking : Territoires, Travail, Numérique » dont il a remis le rapport en septembre 2018, et qui a permis l’émergence des tiers-lieux sur le territoire français. Patrick Levy-Waitz est désormais président de l’association France Tiers lieux, dont le rôle est d’accompagner au développement et l’émergence des tiers-lieux.

Âgé de 57 ans, il a étudié les sciences politiques à l’Université Panthéon-Sorbonne avant de valider une maitrise en droit social à l’Université Strasbourg III Robert Schuman.

 

Depuis mars 2019, Myriam EL KHOMRI est la Directrice du Conseil chez DIOT-SIACI, leader du conseil et du courtage en assurance de biens et de personnes. Dans ce cadre, elle développe avec son équipe de 150 consultants une approche pluridisciplinaire au service de la performance sociale et économique des entreprises en France et dans le monde. Elle pilote toute l’activité Conseil autour de trois grandes thématiques : Engagement & Care, Compétences & mobilités professionnelles, Rémunération et partage de la valeur.

Ses expertises portent sur le développement de stratégies RH liées à l’engagement et la qualité de vie au travail, la stratégie sociale, la retraite, la culture, le management et la RSE, le développement des talents et la formation professionnelle, la rémunération globale, la communication RH et BSI.

Elle préside depuis 2022 le comité RH de l’association EPE (Entreprises pour l’Environnement).

En décembre 2023, elle est nommée à la présidence du comité de surveillance de CDC Habitat.

Elle a exercé plusieurs fonctions dans les gouvernements Valls et Cazeneuve : Secrétaire d’Etat à la politique de la ville en août 2014, puis Ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social de septembre 2015 à mai 2017.

Co-auteure d’un rapport en 2019 du « Plan de mobilisation nationale en faveur de l’attractivité des métiers du Grand âge et de l’autonomie 2020-2024 », elle a également copiloté les ateliers métiers du Conseil National de la Refondation (CNR) sur le Bien Vieillir en 2023.

En juillet 2023, elle est nommée Directrice de la Stratégie RSE chez DIOT-SIACI en parallèle de ses fonctions.

Âgée de 46 ans, elle est titulaire d’un DESS de droit public de l’Université Paris I Panthéon- Sorbonne.

 

> Découvrir l’étude : « Les Invisibles – Édition 2024. Des vies sous contraintes », la nouvelle étude d’ampleur de la Fondation Travailler Autrement