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3 questions à… Laurent Grandguillaume, vice-président de la Fondation Travailler autrement

Laurent Grandguillaume, vice-président de la Fondation Travailler autrement, est un acteur engagé. Médiateur lors du conflit entre les chauffeurs de Taxis, VTC et les plateformes lorsqu’il était député de la Coté d’Or, expert des ressources humaines et des mutations du travail, il est passionné par les thématiques de l’emploi, du marché du travail et du monde des travailleurs indépendants. Fort de son parcours et de ses réflexions, il nous livre dans une interview son point de vue sur les évolutions actuelles du monde du travail.

Le 8 avril 2021, vous avez remis un rapport à la FNAIM sur les mutations du travail et de l’emploi. 9 mois plus tard, quelles évolutions avez-vous pu constater ? Que reste-t-il à faire ?

J’avais remis un rapport au Président de la FNAIM sur la question : “Comment le secteur doit prendre en compte les évolutions du travail et de l’emploi ?”. J’avais fait plusieurs préconisations. L’une d’elles a déjà été mise en place depuis le mois d’avril 2021, il s’agit d’un observatoire commun entre la Fondation Travailler autrement et la FNAIM. Un observatoire sur les nouvelles formes de travail et d’emploi au sein du secteur de la transaction immobilière. Avec cet observatoire, nous venons d’envoyer un questionnaire aux agents commerciaux indépendants pour les interroger de manière à ce que nous puissions ensuite produire une analyse sur ces indépendants, mieux comprendre leurs besoins.

Il y a un deuxième sujet sur lequel nous travaillons : suite au rapport, la FNAIM travaille sur la simplification du CERFA qui est utilisé par les agents commerciaux immobiliers pour exercer leur activité.

En 2021, le nombre de créations de micro-entreprises a atteint le nouveau record de 995 868. Mis à part les conséquences de la crise sanitaire, comment expliquez-vous ce record ? Pourquoi le statut d’indépendant semble-t-il plaire encore davantage aujourd’hui ?

Depuis plusieurs années, le nombre d’auto-entreprises est en forte croissance. Il y a de nombreuses créations mais il y a aussi de nombreuses autoentreprises qui ne réalisent pas de chiffres d’affaires, même si le différentiel est positif au final. Je pense que la crise sanitaire a accéléré des volontés de créations, de transitions, et de réaliser un rêve.

Par ailleurs, il faut mettre en relief ce chiffre en rappelant que le volume d’indépendants en France n’augmente pas fortement si l’on prend en compte l’évolution de la population active. Il ne s’agit donc pas d’une explosion du nombre d’indépendants. De plus, cette augmentation varie selon les secteurs : elle est très forte dans le numérique, la logistique et l’immobilier, où les indépendants sont majoritaires par rapport aux salariés aujourd’hui, mais le nombre d’indépendants a fortement diminué dans les secteurs du commerce ou de l’agriculture.

Aujourd’hui, je crois que les personnes s’interrogent à la fois sur le sens des entreprises et sur le lien de subordination qu’ils peuvent avoir en tant que salarié. Je pense que le choix de l’indépendance, c’est aussi peut-être la remise en cause de cette relation verticale des organisations avec un travail prescrit.

On le voit chez les jeunes. De nombreux jeunes aujourd’hui, notamment ceux qui n’ont pas pu obtenir de diplôme, choisissent de se lancer dans l’indépendance. Ce phénomène fort et nouveau interroge les employeurs : s’ils ne changent pas leur posture, ils auront de plus en plus de mal à recruter. Il va falloir accepter de salarier des personnes mais en les manageant différemment avec plus de libertés dans l’entreprise.

De plus, le choix de l’indépendance pose aussi la question de la sécurité. Quel niveau de sécurité ? Quelle protection sociale ? Ces sujets encore en débat sont importants car, selon la situation de chacun, on a plus ou moins besoin de sécurité.

Quels moyens peuvent exister pour aider les indépendants à se lancer et à se développer ?

Aujourd’hui, il manque en France de formations sur les compétences entrepreneuriales. Nous nous interrogeons beaucoup sur les concepts et moins sur le “comment faire ?”. Par exemple, le débat sur le statut juridique des entreprises anime l’espace public, par contre le débat sur “comment développer une activité” est absent. Pour développer l’activité, il faut développer des formations afin de permettre aux personnes de lancer leur activité d’indépendant. Il existe des programmes innovants dans les régions, qui forment des personnes au chômage à se lancer dans une activité indépendante, et d’autres programmes sont en train d’émerger. Le statut juridique ne correspond qu’à 10% du chemin nécessaire, 90% reste à accomplir sur la manière de développer une activité

Le gouvernement m’avait sollicité pour remettre un rapport, que j’ai remis au mois de mai 2021, pour qu’un site internet de l’Etat puisse être réalisé à l’attention de tous ceux qui veulent créer, gérer, développer une entreprise. Depuis, la proposition a été acceptée et le site est en cours de finalisation. Il y a des évolutions, mais le paquet doit être mis sur l’accompagnement au développement des entreprises, donc la formation.

Par ailleurs, il y a aujourd’hui un débat européen sur la question des indépendants en relation avec des plateformes. Pour garantir l’indépendance, les plateformes doivent s’assurer qu’il n’y a pas de relations de déséquilibre avec les travailleurs indépendants. Quelles que soit les décisions des législateurs ou des institutions européennes, c’est toujours la Cours de Cassation qui sera la gardienne de l’ordre social et qui vérifiera s’il y a, ou non, une situation de subordination juridique.

La question de l’ordre social ne se règle pas par un formulaire. La présomption de salariat peut être nécessaire mais n’est pas suffisante, c’est un bon début mais le problème se règle aussi par la protection sociale des indépendants, la vérification qu’il n’y a pas de lien de subordination et l’obtention pour ces indépendants des moyens de développer leur activité.

> Egalement à lire sur le site de la Fondation Travailler autrement, Quel impact des plateformes numériques sur l’emploi ?