OrianneLedroit (1)Directrice de la Mission Société Numérique, task force du Gouvernement pour favoriser la montée en compétences numériques des Français et accompagner la transition numérique des territoires, Orianne Ledroit est représentante de l’Etat au sein des coopératives d’intérêt collectif La Mednum et APTIC. Également initiatrice de la démarche Numérique en Commun[s], elle enseigne à Sciences-Po Lille “Numérique, démocratie et action publique”. La Fondation Travailler autrement a pu l’interroger sur les enjeux qui lient numérique et tiers lieux. Interview.

Quels liens voyez-vous entre numérique et tiers-lieux, ce ne sont pas des sujets contradictoires ?  

Abolition de distances, désynchronisation des échanges… Il est vrai que la révolution numérique a d’abord été comprise comme une virtualisation des rapports sociaux. Mais en bousculant notre rapport aux lieux, elle les a rendus indispensables pour garantir proximité et humanité.

Le numérique a insufflé deux dynamiques dans le développement de “tiers-lieux” : le renouvellement de ceux qui existaient (par exemple les bibliothèques) et l’émergence de nouvelles activités (fablab, repair café, coworking, etc.), dans les métropoles comme dans les zones rurales. Ici, des travailleurs utilisent les réseaux et les outils collaboratifs en ligne pour travailler plus efficacement. Des collégiens apprennent à chercher des ressources sur le web pour leurs exposés. Là, des entrepreneurs passionnés s’entraident pour construire de nouveaux prototypes. Plus loin, des jeunes décrocheurs retrouvent un horizon professionnel en apprenant à coder. Et des grands parents, après avoir passé la porte pour apprendre à remplir leur déclaration d’impôts, sont revenus pour discuter par vidéo interposée avec un proche. Tous ces exemples montrent la grande utilité des lieux d’appropriation des outils mais aussi de culture et de création numériques.

Vous pilotez la Stratégie nationale pour un Numérique inclusif à la demande du Gouvernement. Quelles sont les réflexions et les actions en matière de lieux ?

La Stratégie nationale pour un Numérique inclusif pose un constat : l’accompagnement au numérique doit se faire dans des lieux qui ne sont pas entièrement numériques. Pourquoi ? Parce que les pratiques numériques sont diverses. Il n’y a pas de pratiques illégitimes, même si elles ne correspondent pas à celles attendues par l’administration, comme le montrent les travaux de Dominique Pasquier. Les tiers-lieux peuvent être des révélateurs de ces pratiques numériques sur lesquelles s’appuyer pour amener les citoyens vers de nouveaux horizons. Dans le Nord, des animateurs ont aménagé à la demande des habitants un jardin partagé au pied de leur espace public numérique et ont appris aux habitants à documenter leurs activités sur un blog.

Ce qu’il faut retenir, c’est le rôle essentiel de ces espaces “en commun” – lieux d’apprentissage, de socialisation, de production, de citoyenneté – où l’on fait pour apprendre et non l’inverse. La force du concept de tiers-lieux est de renvoyer à une multiplicité de possibles (dans les activités proposées, dans les formats juridiques, etc.) pour satisfaire les attentes d’un territoire mais aussi valoriser ses énergies.

Par ailleurs, c’est ce qu’a notamment très bien montré l’étude de Patrick Levy-Waitz à laquelle nous avons été heureux d’être associés, les modèles “d’affaires” de ces lieux sont à consolider. Une partie de la réponse se trouve dans le dispositif de pass numérique, que nous accélérons et qui permet de référencer, qualifier et consolider économiquement l’offre de services de tiers-lieux partout sur le territoire notamment en facilitant l’enrôlement d’une grande diversité de financeurs.

Vous travaillez à accompagner la transition des territoires. Que pensez-vous du rôle des tiers-lieux dans cette transition ?

Il est essentiel. Les tiers-lieux et le numérique sont des moteurs inespérés de développement des territoires. Sur ce sujet, il est important de casser certains clichés : l’idée n’est pas uniquement d’augmenter leur attractivité ou attirer des urbains dans les zones rurales mais de donner de nouveaux moyens d’agir à leurs habitants, d’outiller les entreprises, associations et collectivités locales et de créer de nouveaux espaces de sociabilité qui faciliteront des collaborations et initiatives inédites.

A ce sujet, le mode de l’injonction n’est évidemment pas satisfaisant. L’enjeu – et les pouvoirs publics ont un rôle essentiel à jouer – est de mettre en commun(s) des outils, des bonnes pratiques, des histoires inspirantes, mais aussi de renforcer et valoriser les femmes et hommes qui oeuvrent au quotidien. C’est l’ambition de l’événement que nous avons initié en septembre dernier Numérique en commun[s] et qui se mue en communauté d’innovation ouverte : collaborer pour faire société à l’heure du numérique.

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