L’expansion de l’économie digitale présente à la fois des aspects de continuité et de rupture. Les effets sur l’emploi ne peuvent être évalués qu’en tenant compte de ces deux aspects.

Un article de Gérard Valenduc, docteur en sciences et chercheur associé à l’Institut syndical européen (ETUI), intervenant au Printemps de l’économie le mercredi 21 mars lors de la table ronde consacrée à « l’impact du numérique sur l’emploi ». Pour découvrir le reste du programme, rendez-vous sur le site de l’évènement.

Des outils de plus en plus performants

Sur le plan de la continuité, l’information digitalisée, en tant que ressource économique stratégique, devient de plus en plus abondante et les outils qui permettent d’en extraire de la valeur sont de plus en plus performants.

Le modèle productif de l’industrie intelligente, dite 4.0, exploite les opportunités offertes par les objets communicants, les robots autonomes et les machines apprenantes, pour renforcer et accélérer les tendances existantes en matière de production personnalisée, de mise en réseau des capacités industrielles et de recomposition des chaînes de valeur à l’échelle mondiale.

Toutefois, les leçons des trente dernières années montrent que la diffusion des innovations technologiques dans le tissu économique et leur appropriation par les entreprises et les institutions sont des processus complexes, qui prennent du temps et qui font interagir des facteurs de rentabilité économique, d’organisation du travail et de gestion des compétences.

Par ailleurs, la digitalisation ne modifie pas la place centrale que le travail occupe dans la construction des identités individuelles et collectives, ni la reconnaissance sociale que procure le travail. Cependant, elle bouleverse certains fondements du travail, notamment les liens de sociabilité qui s’y tissent et les repères de temps et de lieu qui lui donnent sa place particulière dans la vie en société.

Des modèles radicalement nouveaux

Au niveau des ruptures, la digitalisation favorise des modèles d’affaires radicalement nouveaux, comme celui des marchés à deux versants, sur lequel repose l’économie des plateformes, ou celui des biens et services dont le coût marginal de reproduction est presque nul.

Les potentialités d’une nouvelle génération de technologies, notamment l’acquisition et l’utilisation des big data, la localisation virtuelle des actifs immatériels digitaux dans le cloud, l’Internet des objets, la robotique apprenante et mobile, entraînent une recomposition de la frontière entre les capacités des humains et des machines.

Entre une perspective technocratique et pessimiste, qui envisage une substitution croissante du travail humain par le robot (matériel ou virtuel), et une perspective plus positive et plus inclusive, qui propose de développer la coexistence et la complémentarité du travailleur et du robot, des choix devront être effectués à tous les niveaux de l’économie et de la société.

Parmi les tendances disruptives, il faut aussi relever des formes de travail assez inédites, comme l’externalisation vers la multitude (crowd working). Bien qu’il soit encore difficile d’en évaluer l’ampleur réelle, les conséquences en termes de formation des rémunérations, de qualité de l’emploi et de conditions de travail constituent une rupture par rapport à un modèle social construit sur la relation d’emploi.

Le travail à la demande prend aujourd’hui une nouvelle tournure quand il s’appuie sur des plateformes de distribution des tâches qui combinent la géolocalisation et le traitement de données massives. Les frontières se brouillent non seulement entre le travail et la vie privée, mais aussi entre le statut de salarié et celui d’indépendant, entre le rôle du producteur et celui du consommateur de l’information digitalisée.

L’enjeu d’une reconstruction du lien social dans des situations de travail de plus en plus déstructurées constitue à la fois un défi et une urgence.

The ConversationLa relation entre les performances de la technologie et les effets sur l’emploi n’est jamais directe, elle est toujours médiatisée par des stratégies managériales, des rapports sociaux et des régulations collectives. C’est pourquoi, demain comme hier, cette relation restera complexe et échappera aux prévisions technocratiques.

Gérard Valenduc, Chercheur associé à l’Institut syndical européen (ETUI), professeur invité en sciences sociales à l’Université de Namur (UNamur) et à l’Université de Louvain-la-Neuve (UCL), Université Catholique de Louvain

> La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.
> Également à lire sur le site de la Fondation Travailler autrement, Métiers, compétences et passerelles

Alerte Email

Entrez votre adresse email pour recevoir une alerte dès qu’un nouvel article est publié :

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *