POUR_204_L204Que signifie « être entrepreneur », aujourd’hui ? Quelle est la quête des individus qui se lancent dans la création de leur activité autonome ? Alain Fayolle démêle les paradoxes de l’entrepreneuriat à l’aune des situations sociales vécues par les travailleurs contemporains.

Révéler les aspects paradoxaux du choix volontaire et contraint de l’entrepreneuriat, telle est l’ambition de cet article écrit de la plume experte d’Alain Fayolle (Professeur et directeur du centre de recherche en entrepreneuriat de l’EM Lyon Business School). En effet, si la figure de l’entrepreneur est classiquement associée à la création d’entreprise, le réel de l’activité autonome se donne à voir davantage complexe et protéiforme.

Dans le contexte actuel où l’entreprise de soi est promue en diktat, paradoxalement ancrée dans un marché de l’emploi carencé, le travail indépendant connaît une progression tout comme un éclatement de ses formes d’exercice. « Être entrepreneur aujourd’hui » : l’expression résonnerait ainsi de manière ambigüe. L’on ne sait si l’on fait référence à la valorisation de ses connaissances et de son expertise ; si l’on évoque des caractéristiques de personnalité (« état d’esprit », « façon de penser, de poser et de résoudre les problèmes »), ou si l’on s’inscrit simplement dans une trajectoire inscrite dans l’économie entrepreneuriale ambiante. Alain Fayolle souligne ainsi l’hétérogénéité de l’entrepreneuriat, autant dans ses modalités d’exercice que dans ses caractéristiques socio-économiques, culturelles et politiques inhérentes au pays dans lequel ce phénomène émerge et se développe.

Pour l’auteur, sont concernés par ces mesures politiques deux types d’entrepreneuriat, qu’il faut lire en filigrane : celui « de nécessité » (les individus étant « poussés » à l’indépendance pour créer leur propre emploi et générer des revenus) et celui « d’opportunité » (dont le projet est initié par un individu fortement motivé à sa concrétisation et à son développement).

En France, de nombreux dispositifs ont été promus par les gouvernements successifs pour inciter à la création d’entreprise et susciter des vocations, si ce ne sont des pivots, entrepreneuriaux (Loi sur l’innovation et la création d’entreprise innovante, statut de micro-entrepreneur, etc.). Pourtant, de manière paradoxale, les études de comparaison internationales montrent que la France présente des taux plutôt bas que ses voisins en termes de taux d’activité entrepreneuriale.

Depuis les années 1970, une ode à la création d’entreprise essaime dans les discours politiques, orientée vers un message inédit jusqu’alors : l’accès à l’autonomie professionnelle comme solution au chômage de masse. Diffuse depuis près de 40 ans, cette incitation entrepreneuriale à destination des demandeurs d’emploi se confronte à des paradoxes : cette population en marge de l’emploi, bien souvent précarisée et fragilisée, ne cultive pas toujours le goût et l’envie d’entreprendre. D’autant plus que ces femmes et ces hommes en situation de chômage ne sont pas égaux en termes de ressources (informationnelles, sociales, matérielles, humaines, etc.) pour assurer autant que faire se peut la réussite de leur projet entrepreneurial. Si la création d’entreprise est facilitée et simplifiée par les récentes mesure, le développement et la pérennité d’une activité indépendante reste plus compliquée. Ainsi, devenir « entrepreneur par nécessité » symbolise le point de bascule d’un parcours de recherche d’emploi souvent long, mais surtout infructueux, sur le marché du travail salarié. Par la création d’entreprise, les demandeurs d’emploi chercheraient plutôt à « survivre » et « se réinsérer dans la société », soutenus par des dispositifs d’aide financière. Le manque d’accompagnement au développement commercial de leur activité constitue la défaillance du système : c’est précisément là que la portée des discours incitatifs à l’égard de l’entrepreneuriat est rudement mise à l’épreuve.

Par ailleurs, Alain Fayolle argumente le côté leurrant de l’entrepreneuriat par opportunité tel qu’il est porté par les « start-ups technico-innovantes ». Organisations au sein desquelles de nouveaux types d’indépendants apparaissent, largement représentés par les chercheurs et ingénieurs. Les discours exhortant l’innovation, poussée dans ses potentialités des plus radicales, comme vecteur de réussite d’une start-up, seraient leurrants au vu des chiffres décevants illustrant la rare pérennité des start-ups à devenir des entreprises confortablement installées sur le marché.

Ce constat paradoxal de l’entrepreneuriat, ainsi formulé, amène Alain Fayolle à plusieurs recommandations : assurer un véritable accompagnement à l’entrepreneuriat, constructif, qui « élève l’envie d’entreprendre » ; savoir identifier les aptitudes à faire face à l’incertitude et au risque ; et enfin, valoriser les entrepreneurs en revendiquant qui ils sont et ce qu’ils font réellement, réajustant ainsi la représentation héroïque que lui prêtent les médias de masse.

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> Également à lire sur le site de la Fondation Travailler autrement, La place de l’entrepreneuriat dans les trajectoires professionnelles et Les auto-entrepreneurs, de l’utopie à la réalité

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