CoworkingL’ethnographe Tim Butcher offre une remarquable chronique de son immersion dans un espace de coworking. Déjà en 2012, il esquissait les potentialités de ce tiers-lieu à faire émerger aussi bien des formes inédites de capital social qu’un esprit de communauté. Deux paramètres favorisant la qualité de vie du travailleur indépendant et éclairant les nouvelles façons de travailler et de faire collectif.

Dans l’édition 2012 de la revue Global Cities du Royal Melbourne Institute of Technology, le docteur en ethnographie et professeur en management Tim Butcher livre le récit de son observation participante au sein d’un espace de coworking australien. Au fil de ses analyses, la notion de communauté s’est avérée centrale pour comprendre non seulement la genèse des habitus de ce lieu, mais aussi la dynamique socio-professionnelle actualisée quotidiennement par les coworkers.

En s’intéressant à la biographie des individus qui fréquentent l’espace de coworking dans lequel il a réalisé son immersion, Tim Butcher observe la présence d’un « esprit individualiste et entrepreneurial » émanant de l’occupation des lieux par des start-ups et autres travailleurs freelance. Alors que le travail à domicile constitue une tendance chez ces indépendants, permettant une réduction des coûts, cet aspect est généralement vecteur d’insatisfaction à l’égard des tensions générées entre les vies professionnelle et privée.

L’absence de séparation spatiale entre le travail et la sphère personnelle constitue ainsi l’une des premières motivations à changer la manière de composer quotidiennement le puzzle de leurs propres temporalités. Pour autant, prendre place au sein d’un espace de coworking et y « installer » sa vie professionnelle ne relève pas seulement de la possibilité d’avoir un bureau personnel avec un service informatique intégré. En effet, les coworkers ont une ambition bien plus grande : elle se mesure à l’aune des potentialités de réseau et de partage de valeurs communes.

L’espace de coworking, un lieu de coopération et d’appartenance

D’après son étude ethnographique, Tim Butcher donne à voir les espaces de coworking comme des lieux de coopération et d’appartenance : les individus qui les composent partagent les mêmes idées, incorporent un habitus à partir duquel des pratiques donnant un sens à la communauté jaillissent. Reprenant Bourdieu, l’ethnographe souligne la tendance de l’homme à chercher des dispositions sociales chez autrui qui soient similaires aux siennes. En ce sens, le coworking se mue en véritable catalyseur social : il offre un terrain prolifique à la création de liens entre les individus.

Mieux encore, de la qualité relationnelle naît une forme de « capital collectif » au gré des rituels de coopération et de pratiques partagées. Ce collectif hybride, regroupant des personnes qui n’ont peut-être jamais cherché, sinon jamais eu, l’opportunité de travailler ensemble (designers, programmeurs, consultants, artistes…), contribue à renforcer l’habitus et à engendrer un discours de communauté.

« What binds us together is our openness to sharing ideas, talents and tea » : Tim Butcher observe notamment que l’engagement des coworkers envers l’espace de coworking est particulièrement fort et s’agrandit au fil de la croissance de la communauté. En participant aux rituels de convivialité, en intervenant dans le processus de réflexivité aux côtés de « l’hôte » du lieu de coworking pour faciliter les connexions entre les membres, nourrir et maintenir la conscience des opportunités, les espaces sont ainsi « travaillés » autant qu’ils sont « vécus ». L’entraide et la coopération, mises à profit de la vie professionnelle comme du monde intime et familial, semblent ainsi caractériser la dynamique relationnelle à l’œuvre dans ces espaces.

Selon l’auteur, le coworking peut épouser, avec aisance, toute vie professionnelle, et ce, indépendamment des institutions et des conventions traditionnelles. Imaginé initialement comme un tiers-lieu, le coworking prend des airs de dispositif communautaire inédit, agencé au prisme des valeurs partagées par ses membres. En mal d’identité collective et de capital social, les travailleurs indépendants puisent ainsi des ressources au sein de ces espaces.

Le coworking, incarnant les idéaux colportés par la société en réseau, semble ainsi offrir la possibilité d’imaginer et de réaliser une forme nouvelle et durable de travailler. À condition, bien sûr, de veiller à son exploitation bienveillante permettant d’embrasser ses potentialités salutogènes pour le travailleur contemporain.

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