dzNéologisme créé à partir du nom de l’entreprise de VTC Uber, le phénomène de l’ubérisation est défini par l’Observatoire de l’ubérisation comme « Un changement rapide des rapports de force grâce au numérique ». Il a fait l’objet d’un colloque organisé mardi 29 octobre par Laurent Grandguillaume, député de la Côte-d’Or et membre du conseil d’administration de la Fondation Travailler autrement.

Lors de son introduction, Laurent Grandguillaume, qui a mené plusieurs missions, dont l’une dans le cadre du conflit entre les chauffeurs et les plateformes numériques en 2016, est revenu sur la question des auto-entrepreneurs, souvent soulevée dès que des nouveaux modèles émergent et bousculent ceux qui existent. La société a besoin de réponses et de solutions pour comprendre ces disruptions, estime-t-il. Elles font émerger quatre enjeux selon lui :

  • Le premier est celui des risques professionnels des travailleurs indépendants, aujourd’hui mal évalués et donc mal anticipés. S’il faut simplifier les parcours et individualiser pour prendre en compte l’expérience professionnelle, l’accompagnement est essentiel pour ces entrepreneurs.
  • Le deuxième enjeu est celui du dialogue social. Comment mettre en place des espaces de dialogue entre les indépendants et les plateformes, entre les indépendants et les entreprises ? La question de l’équilibre dans le dialogue commercial est aussi posée, on le voit, avec les travailleurs indépendants qui travaillent avec des plateformes et sont parfois victimes de déconnexions brutales ou de baisses du prix des prestations importantes sans dialogue.
  • Il y a ensuite l’enjeu de la protection sociale et du statut, qui pose la question de la modernisation de notre système social et de son financement. Il est essentiel de développer des modèles qui concilient agilité, flexibilité, liberté et sécurité.
  • Enfin, l’enjeu lié à l’économie collaborative, et notamment l’appréhension par le droit de ce phénomène numérique.

Marylise Léon, secrétaire nationale en charge du numérique et du dialogue social à la CFDT, a mis en lumière quatre constats liés à l’avènement de l’ubérisation. D’abord, le besoin de formation dans une économie où les amateurs évoluent dans un monde de professionnel. Ensuite, le phénomène de numérisation. La Poste, par exemple, a réussi à sécuriser le parcours de ses employés grâce à l’e-commerce qui introduit l’envoi de colis alors que le courrier classique tend à diminuer. La question du contrat juridique a également été posée. Les structures de mises en relation d’utilisateurs acceptent des conditions générales d’utilisation plutôt que des contrats commerciaux ou de travail. Il faut absolument, selon Marylise Léon, sécuriser les contrats de travail. Enfin, il y a la question de la responsabilité sociétale de l’entreprise, qui passe par la redéfinition des règles sur l’ensemble des relations entre les parties prenantes et du cadre protecteur qui respecte l’autonomie des travailleurs du numérique.

« C’est une concurrence exacerbée », a dit Patrick Liebus lors de son intervention. Le Président de la Confédération de l’Artisanat et des Petites Entreprises du Bâtiment (CAPEB) a exposé les trois dangers que représentent à ses yeux ces nouveaux intermédiaires. D’abord, la dépendance qui impose au distributeur de verser un revenu à celui qui fournit le service. Le second danger est celui du faux salariat qui précarise les utilisateurs des applications. Le dernier danger est celui de l’amateurisme : le client met son besoin aux enchères et c’est le plus bas prix qui remporte son adhésion. Or le faible prix ne garantit pas la qualité du service rendu. Pour Patrick Liebus, si le travail indépendant avec un projet entrepreneurial solide est une bonne chose, il n’est pas encore assez maitrisé.

Stéphane Marchand, Délégué général, d’Entreprise et Progrès est revenu sur la définition de l’entreprise : elle doit participer au bien commun et être un bien commun. Partant de cette définition, l’humain doit apparaitre au cœur de la révolution numérique comme étant un facilitateur. Nous ne pouvons pas, selon lui, échapper à l’ubérisation en ce qu’elle a de positif : Big data, objets connectés… Ce sont ces outils qui vont permettre un jour de créer des plateformes pour « distribuer de la protection sociale » aux indépendants et (re)devenir un bien commun et participer au bien commun. Stéphane Marchand est convaincu que l’ubérisation de l’économie aura des répercussions positives.

Denis Jacquet, président de Parrainer la croissance et co-fondateur de l’Observatoire de l’Ubérisation (il est également l’auteur de « Ubérisation, Un ennemi qui vous veut du bien ? », chez Dunod), observe 7 phénomènes :

  • La condamnation systématique du digital ;
  • La volonté des citoyens d’être écoutés et respectés dans leurs choix (« Même si ce job n’est pas parfait, au moins il a le mérite d’exister) ;
  • Les citoyens en ont assez des rentes et aspirent à devenir de plus en plus libres dans leur travail ;
  • Le système de contournement ;
  • Le réflexe de l’interdiction des politiques (cette économie mérite qu’on l’observe et avant de vouloir l’interdire) ;
  • La cristallisation des débats autour d’un même sujet, celui des VTC ;
  • L’absence du digital dans les débats politiques.

Il faut, conclut-il, accompagner cette économie pour qu’elle se re-projette vers le haut en préférant la régulation au systématique recours à la loi et à l’interdiction.

Sayah Baaroun, secrétaire général du Syndicat des chauffeurs privés-VTC UNSA a ajouté qu’une bonne formation permettrait aux chauffeurs de mieux maîtriser les bases de la gestion de leur entreprise, qui leur échappe et créé de la précarité dès lors qu’ils contractualisent avec les plateformes. La numérisation est une belle opportunité pour mettre l’humain au cœur des choix car elle permet l’innovation sociale.

Enfin, Patrick Lévy-Waitz, président de la Fondation Travailler autrement, a débuté son intervention en rappelant qu’ « il n’y a pas de monde qui s’est structuré autour de régulations. Mais les sociétés qui ont empêché que les progrès du numérique sont mortes. Le monde dans lequel nous vivons questionne l’habitus et la façon de penser et de vivre notre travail. » Il y a aujourd’hui une nécessité de laisser s’exprimer des innovations qui s’imposent à tous et trouver les modes opératoires pour un juste équilibre. L’indépendant qui vit l’ubérisation vit sa conséquence.

On compte en France, deux millions de personnes indépendantes : artisans, commerçants, etc. Il faut aider ce secteur à ce développer et permettre l’innovation. Mais il faut aussi se demander comment on va faire converger les systèmes. Pour le moment, il n’y a eu que des frustrations car les indépendants traditionnels ont la sensation qu’ils ne bénéficiaient pas des mêmes avantages que ceux octroyés par les nouvelles formes d’indépendance.

Il faut aussi poser la question de la protection sociale. L’équité collective doit exister et elle passe par la simplification du système. Les indépendants sont des personnes égales aux salariés. « Il n’y a pas de sous-citoyens qui ne devraient pas être aidés et protégés. On ne peut pas laisser de côté une partie de la population. »

Enfin, Patrick Lévy-Waitz a exposé une solution, présente dans d’autres pays de l’OCDE : les tiers de confiance. Ils se sont construits à travers un besoin de simplicité et de sécurité pour l’entrepreneur, pour le chef d’entreprise et pour les indépendants.

Laurent Grandguillaume, qui a rendu le 30 novembre dernier son rapport à la commission mixte paritaire chargée de proposer un texte sur les dispositions restant en discussion de la proposition de loi relative à la régulation, à la responsabilisation et à la simplification dans le secteur du transport public particulier de personnes, sera présent le 8 décembre lors d’une soirée-débat  « Ubérisation : quid du dialogue social et de la négociation collective ? » organisée par l’université Paris-Dauphine.

> À voir : Profession Indépendant (http://profession-independant.com) le site des consultants et des entrepreneurs

A lire aussi sur le site de la Fondation Travailler autrement :
Pourquoi ne parle-t-on pas de la qualité de vie au travail des indépendants?

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