Finger pointing on tablet pc, social media conceptLe travailleur contemporain, nomade, autonome et hyperconnecté, pose de nouvelles questions. À l’appui d’un documentaire diffusé récemment sur Arte et du mémoire de Victoria Jensen (stagiaire de la Fondation Travailler Autrement) sur le Droit à la déconnexion, cet article déficelle la complexité du phénomène.

Les écrans numériques, polymorphes et interconnectés, essaiment abondamment dans le quotidien des travailleurs depuis plus d’une quinzaine d’années, le nomadisme technique ayant accéléré le phénomène depuis le début des années 2000. L’intégration de ces dispositifs reconfigure la sphère professionnelle de manière hybride : ainsi, le travail est-il pensé et réalisé différemment depuis l’avènement de l’économie digitale.

Interrogée dans le cadre du documentaire Arte intitulé « Hyperconnectés : le cerveau en surcharge », Cindy Felio propose de questionner le travail à l’ère 2.0. Dans le cadre de sa thèse, elle a montré que les interfaces numériques deviennent un « lieu où le travail s’éprouve » : leur usage médiatise le rapport à l’activité, à l’entreprise, au collectif, ou encore au groupe de référence (ethos).

Force est de constater que cette mutation technologique, associée aux aléas du marché du travail et aux évolutions socio-économiques et politiques en France, contribue à la prolifération de nouvelles formes d’emploi. Dans ce contexte où les trajectoires deviennent plus fragiles, l’individu contemporain semble incité à développer des arts de faire là où le marché du travail semble carencé en termes d’offres d’emploi pérennes (CDI).

Cela se traduit par une augmentation de nouvelles formes de travail qui ont la particularité de converger davantage vers le modèle du travailleur indépendant, autonome et libre de ses choix de contractualisation. Le phénomène de digitalisation du monde du travail participe de cette tendance à l’entreprise de soi, offrant la possibilité d’accès, en temps réel, à un volume d’informations exponentiel et à un réseau professionnel interconnecté.

Des problématiques de communication

Cependant, les usages du numérique au travail s’accompagnent souvent de problématiques de communication. Trois cadres de l’échantillon d’étude de Cindy Felio (2013) ont participé au film produit par Arte : le téléspectateur découvre ainsi les parcours de vie de Bernard, Stephany et Matthieu, cadres fortement équipés en technologies qui ont éprouvé, à un instant T, certaines conséquences délétères du fil numérique (intensification, densification, conflits familiaux, burnout…). Au sortir de ces événements parfois douloureux, tous les trois ont réorienté leurs usages des dispositifs et revu leur manière de travailler à l’ère du nomadisme technique. Aux côtés d’une meilleure maîtrise du flux et des usages du numérique, leur quotidien actuel semble mieux correspondre à leurs valeurs.

À la veille de l’édification du Droit à la déconnexion (article 55 de la Loi n° 2016-1088 du 8 août 2016), réclamé depuis plus de dix ans par les partenaires sociaux, et relayé cette année dans le cadre de la loi El Khomri, le choix d’être connecté ou non est « jeté » sur la place publique. Victoria Jensen, étudiante en Master d’Affaires Publiques, a analysé les enjeux d’un potentiel Droit à la déconnexion à partir de témoignages de cadres, d’une enquête quantitative et d’une comparaison internationale. Dans le cadre de son mémoire, elle explique l’écueil de considérer la déconnexion comme un comportement exclusivement salvateur : « L’infobésité et la transparence rendues possibles par les TIC font peser sur le salarié des sentiments de culpabilité. Le rapport au travail est différent selon les individus, Pour certains salariés il paraît difficile d’imposer une déconnexion. Il y a autant d’usages différents que de salariés : pour certains le confort se situe dans la possibilité de lire ses mails le soir ou le week-end avant de reprendre le travail ». Finalement, Victoria Jensen souligne que la Loi Travail ne fait que « poser le concept » : le Droit à la déconnexion « s’appuie sur la négociation et laisse aux entreprises le soin de fixer par elles-mêmes leurs modalités ».

La problématique de fond de ce mémoire est de questionner ce droit à la déconnexion au prisme d’un concept utopique dans le monde du travail, avec une extension à la vie quotidienne. Les syndicats de cadres, l’Ugict-Cadres, chiffres à la main, exposent qu’ « un tiers des cadres ne se déconnectent jamais » ; le Credoc parle de 41 % de Français qui ne peuvent se passer d’Internet plus de trois jours. Indéniablement, la connectivité constitue la marque de notre temps. Le Droit à la déconnexion se mue aujourd’hui comme une priorité du gouvernement qui a anticipé son entrée en vigueur : les entreprises ont jusqu’au 1er janvier 2017 pour s’approprier ce droit et réfléchir aux modalités de son application.

Une loi floue

La loi est à l’image du concept : floue, en témoigne le nombre important de rapports commandités par le gouvernement sur les questions du numérique. Au cœur d’une arborescence de problématiques est confirmée la difficulté de se saisir du sujet. Le manque de valeur normative de l’article interroge : les entreprises vont-elle réellement se saisir de ce droit ? Dans un monde du travail où les mœurs professionnelles banalisent l’utilisation des médiums de la communication, quelle place pour ce droit à la vie privée ?

Depuis toujours, les travailleurs ont revendiqué le droit de passer une soirée, un week-end ou des vacances tranquilles. Édifier un Droit à la déconnexion renvoie à une perspective hygiéniste, comme si l’on souhaitait protéger les salariés d’un mal qui les menace, à savoir les technologies numériques. Or, les usages excessifs cachent des problématiques qui se situent, avant tout, de l’ordre de l’organisation du travail et du management. Enfin, le Droit à la déconnexion peut relayer un enjeu de pouvoir : ceux qui peuvent déconnecter, ceux qui ne peuvent pas ; ceux qui veulent et ceux qui ne veulent pas. Entre liberté individuelle de configurer l’équilibre de sa vie privée et de sa vie professionnelle, et déconnexion imposée, l’écart est porteur d’enjeux particulièrement forts.

À lire aussi sur le site de la Fondation Travailler autrement :
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