L’universitaire David Gaebler a publié en 2013 dans la revue militante « Strike! » l’article « On the phenomenon of bullshit jobs » sur un nouveau phénomène propre au XXIe siècle et à la division excessive des tâches : les « bullshit jobs » (littéralement, les « jobs à la con »). Depuis cette publication, articles et dossiers se saisissant du concept se multiplient. Mais que développe vraiment David Gaebler à travers cette idée de « bullshit job » ?

Un concept radical de Graeber

Pour l’universitaire, la définition d’un « bullshit job » est le fait de passer sa vie de travailleur dans un emploi qui consiste à accomplir des tâches dont on sait qu’elles ne sont pas vraiment nécessaires à accomplir, qu’elles n’ont pas vraiment de sens.

Depuis plusieurs années, le nombre de travailleurs employés comme domestiques, ouvriers ou agriculteurs s’est effondré alors qu’à l’inverse, le nombre de professionnels du management, de la vente ou des services a triplé, passant d’un quart à trois-quarts des emplois. L’auteur explique ce phénomène par le fait que les emplois les plus productifs ont été largement automatisés. Il note à l’inverse la création de toutes pièces de nouveaux domaines tel que le télémarketing.

Graeber analyse ces pratiques comme la volonté de maintenir des emplois pour garder les gens au travail, alors même que, dans certains emplois, les salariés travaillent 30 à 40 heures sur le papier mais en réalité ne réalisent que 15h de travail effectif. Il pense donc que l’explication de ce paradoxe des « bullshit jobs » n’est pas économique mais belle et bien politique. C’est parce que «la classe dirigeante a réalisé qu’une population heureuse et productive avec du temps libre était un danger mortel» que le travail inutile continue à prospérer.

Critiques et nuances

Avec ce nouveau concept, les articles se sont multipliés et les chiffres publiés tous azimuts sans vraiment de vérification. Or il faut nuancer cette analyse radicale. Ces jobs a priori inutiles ne le sont peut-être pas tant que ça, ou du moins pas uniquement pour des raisons politiques. Les employés visés seraient au contraire, d’un point de vue purement économique, les seuls par lesquels la complexité du monde productif peut être apprivoisée.

      • The Economist répond à Graeber dans une publication sur le blog Free Exchange : « Au cours du siècle dernier, l’économie mondiale s’est progressivement complexifiée. Les biens qui sont produits sont plus complexes, la chaîne de fabrication utilisée pour les produire est plus complexe, le système qui consiste à les marketer, les vendre et les distribuer est plus complexe, les moyens de financement de tout ce système sont plus complexes, et ainsi de suite. Cette complexité est ce qui fait notre richesse. » Le magazine rappelle que chaque période a connu ses « bullshit jobs » et qu’il est d’ailleurs « assez probable que les « jobs à la con » dans l’administration ne soient qu’une transition entre les jobs à la con dans l’industrie et pas de job du tout. »
      • Il faut donc apporter une réponse moins paranoïaque. Béatrice Hibou, polititologue au CERI, dans une interview donnée à Rue 89, reconnaît que Graeber met le doigt sur un phénomène de plus en plus prégnant mais elle en refuse l’interprétation et le fait qu’il existerait des « boulots à la con » en soi. « Ce que l’on observe, c’est que les boulots ont, à des degrés divers, une part de tâches « à la con ». Ce qui constitue le paradoxe, c’est que cette inutilité perçue par un nombre croissant d’employés est considérée par les dirigeants et managers d’entreprises comme l’expression même de l’utilité, de l’efficacité. Cette organisation du travail révèlerait une demande de sécurité (qui devient une obsession de la société toute entière) qui suscite la mise en place de procédures et de normes, exigeant un travail bureaucratique (ou « travail à la con ») toujours plus prenant. Elle précise d’ailleurs : « Je ne suis pas sûre du tout que le travail manuel soit exempt de bureaucratie. Il vous suffit de discuter avec votre plombier ou votre électricien pour en prendre la mesure : il ne vous parlera pas seulement des milliers de normes à respecter, qui ne cessent d’évoluer et qui rendent obsolètes celles qu’il avait tout juste fini d’intégrer, mais il se plaindra aussi des innombrables papiers à remplir, des documents à signer et à faire signer, des procédures bureaucratiques à suivre pour pouvoir travailler. »
      • Les « bullshit jobs » permettant aussi aux salariés de déployer des trésors d’inventivité pour aller chercher ailleurs un sens qu’ils ne trouvent plus. Pour nombre d’entre eux, cela se traduit par une avalanche de reconversions artistiques, de tours du monde ou d’entrepreneuriats en tout genre.

Le débat reste ouvert. David Graeber le reconnaît lui-même dans son article, son concept de « bullshit jobs » n’est pas très précis. Après le « bullshit job », un autre néologisme est apparu pour décrire des crises d’ennui liées à l’absence de sens au travail : le bore-out, par opposition au « burn-out ». Attention pourtant à ne pas confondre les deux concepts : le bore-out étant le fait de s’ennuyer au travail au point que ça en devienne insoutenable, tandis que les « bullshit jobs » sont bien des emplois qui ont perdu leur sens.

> A lire : l’article de Graeber « On the phenomenon of bullshit jobs » dans Strike!

> A lire : l’article de la FondationTravailler Autrement sur le « bore-out »

> A lire : l’article de la Fondation Travailler Autrement sur le « burn-out »

> A lire : l’article sur le bore-out (paru sur itg.fr)

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